Libertin ?

Liberté à 40 ans

16 décembre, 2006

L’échangisme en France

Classé dans : Libertinage, Polysexualité, Echangisme — libertin78 @ 21:38

fhh.gif

L’échangisme en France, en Italie et en Espagne,
bilan et analyses

La situation française : rapide bilan de quatres années de recherche

Daniel Welzer-Lang

Rappelons l’historique de cette étude. A la demande des responsables de l’ex-AFLS (Agence Française de Lutte contre le Sida), nous nous sommes intéressé-e-s aux pratiques en cours dans les “back-rooms (1)” gais. Comment asseoir la prévention dans des lieux où les codes de séduction, de rencontres et les pratiques sociales semblent échapper à toute logique sécuritaire ? Telle semblait être la question posée (2). L’ethnographie des lieux de drague gay est passionnante, mais compliquée. Comment traduire des comportements qui, mis en mots, traduits dans d’autres espaces, risquent d’accroître une stigmatisation déjà renforcée par l’arrivée du sida. De plus, sociologues et ethnologues de l’équipe étions d’accord : l’objet sociologique qui se cache derrière ces “lieux publics de sexualité en direct” est à construire.

Enfin, une question a très vite hanté les chercheurs : n’y a-t-il que dans la communauté gaie que l’on trouve ces pratiques ? Ou sont-elles simplement plus visibles dans une population qui, c’est une hypothèse que nous avons déjà formulée (3), représente la — ou une — modernité d’un modèle polygame masculin ?
C’est par hasard, alors que nous évoquions cette question auprès de collègues, que nous avons appris l’existence de ces “back-rooms hétéros” que sont les clubs dits échangistes. Curieux et curieuses, comme peuvent l’être des chercheur-e-s sur la sexualité, nous sommes allé-e-s voir. Et voir est bien le terme le plus adapté ici. L’étonnement fut total ! Il y a un certain nombre de débats sur les stratégies de réduction du risque dans les back-rooms gais : qu’en est-il de la fellation sans éjaculation intra-buccale ? Que dire du léchage de l’anus ? Ce sont des questions importantes. Les différents pays européens ont d’ailleurs des appellations diverses pour expliquer les méthodes de prévention («sexe sans risque», «sexe à moindre risque», «sexe sécuritaire», «sexe plus sûr»). Mais les questionnements induits par ce que nous avons pu observer dans les clubs échangistes visités dans la région lyonnaise (dans un premier temps) ont été d’un autre ordre. Lors de nos premières visites, outre les difficultés d’accès (voir plus loin), nous n’avons vu aucune protection, aucun préservatif, aucun carré de latex.

Ni pour les fellations, même quand elles étaient effectuées à la chaîne — quand une femme suce successivement plusieurs verges —, ni pour les cunnilingus, ni même pour les pénétrations vaginales (4). Et c’est ainsi qu’un groupe d’hommes et de femmes pouvait sous nos yeux reproduire les termes d’une orgie avec échanges de partenaires tous azimuts sans avoir une quelconque peur du VIH.

Grâce à la mobilisation de fonds publics, à l’écoute bienveillante des responsables de santé publique et des militant-e-s de la lutte contre le sida, nous avons pu réaliser une étude ethnographique sur quatre années sur ce que j’ai appelé «La planète échangiste». Cette recherche s’est fixée un double objectif : comprendre et aider à mobiliser. C’est ainsi qu’alimenté par nos travaux a pu se créer Couples Contre le Sida : organisme de lutte contre le sida en milieu échangiste.

Nous avons pu réaliser cette étude ethnographique sur quatre années grâce à la mobilisation de fonds publics, à l’écoute bienveillante des responsables de santé publique et des militant-e-s de la lutte contre le sida. Cette recherche a été complétée grâce à des fonds de la Communauté Européenne de prévention sida*.

Le cadre de cette étude
Comme l’explique Martin (5), les Recherches-Action sont un cadre théorique “flou”. Ici, sur l’échangisme, nous émettons l’hypothèse (déjà utilisée dans nos travaux sur la prostitution et sur les abus dits sexuels en prison) que celles-ci s’inscrivent généralement dans une crise où les chercheur-e-s sont convoqué-e-s pour (re)créer un consensus lié à un intérêt qui se présente comme général, ici la prévention sida dans une problématique de santé publique. Et c’est bel et bien grâce au VIH que de telles études ont pu voir le jour, du moins obtenir des financements sur un moyen terme. A ma connaissance, seul le Dr Valensin en 1973 (6) , et à la manière d’un entomologiste prosélyte, s’était lancé, sans subside et sans quête de légitimité scientifique, dans une étude de ce phénomène.
Pour notre part, centré-e-s sur une problématique proféministe, analysant les rapports sociaux de sexe et leurs changements, nous fûmes étonné-e-s de l’évolution flagrante des pratiques dites échangistes. Deux exemples : au début de notre étude (1993) dans la région lyonnaise 9 lieux échangistes (clubs, saunas, lieux de drague…) existaient. Ils sont aujourd’hui plus d’une vingtaine. La principale revue échangiste publiait mensuellement alors 800 annonces gratuites, elle en héberge aujourd’hui plus de 2500. De plus, autant de prime abord on peut se représenter aisément pourquoi, après 20 années de vie conjugale, certains couples essaient de “rénover” et d’innover dans la gestion de leur érotisme, autant il est plus surprenant de voir arriver sur la planète de jeunes couples, dont certains ont à peine trois mois de mariage.
Bien sûr, très vite, nous nous sommes rendu-e-s compte que le terme «échangisme» est utilisé dans son sens commun et générique. En réalité, c’est le terme bannière, le mot valise, derrière lequel se cache autant l’échange des conjointes, que des pratiques “triolistes” d’hommes seuls rêvant, derrière un journal de petites annonces ou sur le seuil d’un club «ouvert à tous et à toutes», à des rencontres sexuelles moins onéreuses que celles proposées dans la prostitution classique.

Bref, comme le titre du rapport le suggère, l’échangisme va des frontières (chevauchées) du travail sexuel aux rêves conjugaux d’une sexualité “autre” et libertine. Une fois facilement prouvé que l’échangisme se fait sous contrôle et domination masculine, une des questions qui se pose est le sens de cette polygamie masculine. Notamment comment s’inscrit-elle dans l’évolution des rapports hommes/femmes ?
La sociologie française est pauvre en débats méthodologiques sur l’étude des lieux de consommation sexuelle. Nous avons donc innové et créé, au fur et à mesure des besoins empiriques, des outils permettant d’articuler proximité, implication et distance. Si le statut (possible dans ces lieux) de voyeur et voyeuse a été facilement adopté, cela ne réduit pour autant à zéro la “pollution” provoquée sur les chercheur-e-s et chargé-e-s d’étude. Le milieu est anxiogène et les agressions sexistes font peser sur les chercheures une pression permanente.
Notre travail s’appuie sur quatre années d’ethnographie qui, de la région Rhône-Alpes s’est ensuite appliquée à toute la France. Nous avons réalisé 51 entretiens, représentant plus de 1100 pages, traités selon les méthodes classiques d’analyse de discours.

Les petites annonces
Au cœur de cette longue étude qualitative et ethnographique cette partie s’est voulue, à dessein, plus quantitative. Face au secret des pratiques que la morale réprouve, nous avons voulu explorer un des segments de la planète que sont les petites annonces. Nous avons donc soumis deux numéros du magazine Swing à une étude semio-lexicographique réalisée avec le logiciel Lexico (A. Salem) (7) pour l’un, et une étude empirique de 1000 annonces pour l’autre. De plus nous avons étudié un corps de 230 lettres de réponses à des P.A. fournies par un de nos informateurs.
Les chiffres des deux études quantitatives se ressemblent, ils donnent un aperçu de la population échangiste qui utilise ce média. Ils semblent correspondre à nos observations sur les autres segments de la planète. Non, l’échangisme n’est pas l’affaire exclusive des couples.

Types de petites annonces
(Swing n° 38)
Nombre de petites annonces Pourcentage
Couple 388 38. 8 %
Homme seul 512 51. 2 %
Femme seule 35 3. 5%
Homme travesti 19 (3) 1. 9 %
Duos ou groupe h 7 0. 7 %
Duos ou groupe f 1 0. 1 %
Groupes mixtes (1) 16 1. 6 %
Duos mixtes(2) 22 2. 2%
Total 1000 100%


L’échangisme est une pratique à forte mobilité géographique : on peut parler d’espace circulatoire où les hommes (cf. l’étude des lettres de réponses et les interviews) contrôlent le flux d’échange des femmes. La carte suivante permet de dresser un premier panorama géographique de cette pratique.
Elle est imparfaite, mais elle a au moins le mérite de dresser un état des lieux des densités de population

Cette carte et l’ensemble de nos données montrent une forte densité : 1/ dans l’axe Rhône Alpes-Paris ; 2/ dans la région parisienne avec extension à la grande banlieue ouest ; 3/ dans le sud de la France ; 4/ vers les frontières allemandes et belges.

Carte de la population échangiste
établie à partir de l’étude des petites annonces – Les traboules 1996
L’échangisme en France dans Libertinage, Polysexualité, Echangisme desact1
Les zones les plus foncées correspondent aux
zones les plus denses en population échangiste


Ethnographie de l’échangisme

1 – Les gens
Qui sont les hommes et les femmes qui fréquentent la planète échangiste et qui ont des sexualités dites non conformistes ? Que nous apprennent les biographies sexuelles et sentimentales des hommes et des femmes rencontrées ? Y a-t-il “prédisposition” aux pratiques dites non conformistes et libertines ? Trouvons nous dans leurs discours des prédicats qui nous éclairent sur un quelconque déterminisme socio-sexuel capable d’expliquer leur présence sur la planète ? Bref, quels sont les points communs entre ces hommes et ces femmes. Voici quelques unes des questions auxquelles nous avons tenté de répondre en nous entretenant avec les personnes qui composent notre terrain.

Des publics échangistes :
Le public échangiste est très divers. On devrait d’ailleurs parler de publics au pluriel. En fonction des lieux, des horaires, des zones géographiques, des saisons, se superposent différents publics qui, chacun à leur tour, et parfois ensemble, utilisent lieux et établissements dans leurs quêtes érotiques.
Dans les après-midi (de semaine) dits “mixtes” où beaucoup d’hommes seuls côtoient quelques couples, souvent illégitimes, lorsque le prix d’entrée est souvent limité au prix de la boisson (entre 50 et 100 F la consommation moyenne), nous trouvons dans beaucoup d’établissements une population composée d’employé-e-s, d’ouvrier-e-s et de quelques commerciaux en visite. Quant aux couples, on trouve l’employeur et la secrétaire, le médecin et l’ex-cliente, le couple d’amant-e-s exhibitionnistes, l’ami qui montre ces lieux à une “copine” en espérant la voir céder aux tentations sexuelles… Ce qui est significatif, plus que leur appartenance sociale, c’est leur capacité à se libérer en plein après-midi et surtout la nature illégitime de leur union, d’ailleurs pas toujours passagère.
Dans les “soirées couples”, les classes moyennes et supérieures sont sur-représentées ainsi, d’ailleurs que quelques professions : informaticiens, personnel médical (médecin, spécialistes et infirmières), commerçant-e-s, professions libérales…
Quant à l’âge, à côté des personnes de plus de 35-40 ans, dans certains lieux, se trouvent de (très) jeunes couples.
Parmi ces libertin-e-s, et comme l’avait déjà noté le Dr Valensin pour les années 70, nous avons été surpris-e-s de la présence importante d’une population se réclamant de mouvements réactionnaires, voire même pour certains xénophobes. Dans les faits, on trouve un éventail politique assez étendu, plutôt centré à droite.
Un autre réductionnisme dans lequel nous étions tombé-e-s au départ était d’assimiler sémantiquement libertinage/libertin/libertaires.
Il y a encore quelques discours issus de Mai 1968, des femmes et des hommes qui, à l’instar de Wilhem Reich, Masters et Johnson… prônent la révolution sexuelle, l’amour libre et la libération des corps, mais une partie significative des adeptes, notamment parmi les plus âgé-e-s, prône des valeurs familialistes. Ils et elles défendent avec force l’idée de famille nucléaire, leur libre sexualité — en couple — étant pour eux et pour elles un excellent moyen d’assumer ensemble la fidélité et le maintien d’un équilibre érotique où les femmes, souvent bijouïfiées dans le regard érotique des hommes, sont tout à la fois mère, épouse et “salope” (dans les représentations masculines) (8) capables de vivre une sexualité accomplie.

Quant aux appartenances religieuses, on aurait tort de voir dans cette population une bande d’agnostiques. Toutes les religions sont représentées, et parmi les croyant-e-s (tous et toutes ne le sont pas), certain-e-s ont un discours théologique critique sur les orientations actuelles de Rome.

Biographies sexuelles au masculin :
Dans les discours des hommes rencontrés, deux types principaux émergent : 1/ Des sexualités précoces, très précoces, et le recours à la pornographie et aux différentes ressources sexuelles disponibles aux hommes, quitte pour certains à devenir “accro” du sexe 2/ Des itinéraires ordinaires : éducation classique, parfois catholique et souvent un moment de rupture sentimental et/ou sexuel. On remarque des bisexualités secrètes dans les deux sous groupes.

Biographies sexuelles au féminin :
Pour les femmes, on trouve à nouveau les deux types d’itinéraires socio-sexuels apparus chez les hommes : 1/ Des parcours précoces dans la sexualité 2/ Des itinéraires bien ordinaires et une rencontre : un homme qui se présente comme le prince charmant et profite de la naïveté des femmes pour les “initier”, ou bien une rencontre de femmes.

Une violence contre les femmes et des contraintes omniprésentes :
Signalons qu’une question liée aux pratiques non conformistes est récurrente : la violence. Qu’on ne s’y méprenne pas, il est hors de question de dire que toutes les relations entre hommes et femmes sont contraintes, mais à l’image de nos sociétés patriarcales, la planète échangiste donne à voir de multiples violences, symboliques ou non, exercées contre les femmes.

2 – Les lieux et pratiques
La planète échangiste est un ensemble diversifié de lieux et de pratiques. Dans un mélange hétérogène, lieux externes (ouverts) et lieux clos (clubs, saunas, soirées privées), espaces physiques et espaces virtuels, petites annonces et minitel… se mêlent, se combinent, se superposent pour servir de supports aux rencontres les plus variées. Le schéma ci-après en donne une représentation
Au cours de notre étude nous avons aussi assisté à une greffe du S-M sur la planète, qui donnent à voir des jeux de domination avec des rapports sexuels.

Les codes d’interactions
Comment se passent les rencontres ? Quels sont les codes de “Bonne conduite ?”
Dans ce milieu qui se veut discret, certains codes se lisent facilement : accords visuels entre hommes pour avoir accès à la compagne de l’autre homme, possibilité pour les femmes de dire non, de ne pas être touchées ou câlinées sans leur autorisation et/ou sans l’autorisation de leur conjoint.
D’autres sont moins explicites, nous les découvrons au détour des récits des adeptes. Les codes que nous avons aperçu concernent trois thèmes prioritaires :
1/ Les (non) agressions ; 2/ Les formes d’accord : les règles implicites et explicites ; 3/ L’accès aux femmes, les conditions de l’échange des femmes.

Une récrimination est alors permanente : les hommes incorrects. Bien sûr, toutes les interactions ne se passent pas sans problèmes. Ce sont alors les “hommes incorrects” qui sont dénoncés. Les hommes incorrects sont ceux qui ne respectent pas les modes d’échanges et d’accès aux femmes.
Les pratiques laissent voir aussi un obstacle important à la prévention sida : les états modifiés de conscience. Certains sont dus à l’usage d’alcool, de drogues. D’autres sont plus surprenants. Pour les comprendre, il faut utiliser les travaux d’Alberoni (9) sur l’état amoureux et/ou l’«état naissant» dû au désir.

Aperçu de la planète échangiste
desact2 dans Libertinage, Polysexualité, Echangisme


Nous nous sommes aussi intéressé-e-s aux rythmes. A quelles fréquences couples, hommes et femmes seules fréquentent ces lieux de sexualités récréatives ? Qu’en est-il des premières visites et de leur incidence sur les fréquentations ultérieures ? Comment se gère financièrement la fréquentation de ces lieux souvent (très) chers ?
Les discours sur “l’entrée” sont formels. Dès la première visite dans un lieu non conformiste, des femmes et plus rarement des hommes manifestent des formes de rejet évident. Puis, pressions du mari ? Envies utilitaristes de l’échangisme pour améliorer une situation érotique conjugale problématique ? Toujours est-il que certain-e-s, après une première période de rejet, reviennent sur la planète quelques années plus tard.
Pour les autres, l’entrée dans l’échangisme signifie le temps de la découverte : beaucoup de personnes sont alors dans “l’éblouissement”, “l’enchantement”, la fascination, et certaines sur-consomment de la rencontre sexuelle…

Au bout d’un certain temps, variable pour chaque couple, apparaît une forme de “routinisation”. Dans celle-ci, pour les personnes rencontrées, on peut observer certaines formes de périodisation. On fréquente les lieux échangistes de temps en temps et l’intervalle de fréquentation est variable.
Les bisexualités
Une pratique est apparue transversale à l’ensemble des lieux de rencontre : la bisexualité. J’aborderai successivement les bisexualités masculines et féminines.

Les Bissexualités masculines…
La bisexualité est à l’ordre du jour. Plusieurs publications ont été consacrées à ce thème ces derniers temps. Elles ont en commun de respecter nos manières habituelles de penser la bisexualité et d’associer homo- et bi- sexualité. Depuis les travaux fondateurs de Michaël Pollak nous sommes enclins à vouloir décrire et comprendre les pratiques bisexuelles à partir de l’observation ou de l’étude des hommes rencontrés dans les lieux et espaces gais. C’est ainsi d’ailleurs que Mendes Leite (10) rencontre quelques échangistes. Ce que nous avons aperçu est, en partie, autre.

Sont-ils bisexuels ? Le débat est complexe. Il semble manifeste que nous avons été un peu vite en besogne, autrement dit que les désirs des scientifiques cartésiens de catégoriser, d’étiqueter et de classifier les pratiques sexuelles doivent être ré-interrogés. Par désir d’invisibilisation, pour maintenir un secret, par homophobie (nous y reviendrons) beaucoup d’hommes qui ont des pratiques sexuelles avec d’autres hommes n’adhèrent pas à nos définitions de la bisexualité.

Les bisexualités féminines…
Les femmes, et “leur” bisexualité, servent d’intermédiaires entre hommes : l’échange passe par des rapprochements, des caresses. Là où les bisexualités masculines sont invisibilisées, les bisexualités féminines, réelles ou formelles, se doivent d’être démonstratives. Mais curieusement, plus visibles dans le clubs, les petites annonces et les minitels, les bisexualités féminines sont moins problématisées dans les discours des femmes (et des hommes). Toutes les femmes sont bi par nature sauf avis contraire… Telle semble être la doxa échangiste ; doxa véhiculée par les hommes… Enfin, une autre forme de bisexualité masculine et féminine s’est présentée à nous : la bisexualité dans le mélange.

3 – L’entrée dans l’échangisme
A n’en point douter, excepté pour quelques femmes, l’initiative pour “entrer dans l’échangisme” est masculine : hommes et femmes, même interrogé-e-s séparément sont en accord sur ce point.

Les pratiques dites non conformistes correspondent d’abord au désir des hommes de vivre des relations sexuelles avec plusieurs femmes de manière successive et/ou simultanée. L’échangisme est une forme contemporaine de polygamie masculine.
Au cours de nos entrevues, hommes et femmes ont souvent débattu devant nous de ces premiers pas qui constituent un rite de passage entre l’avant et l’après. A nos questions sur le “comment”, sur les “débuts”, hommes et femmes font entendre des négociations où bien souvent l’homme a dû convaincre sa compagne de partager ses désirs polygames. Dans certaines de nos interviews de couples, nous pouvons entendre des pressions, parfois même du chantage du conjoint, et des hésitations, des pleurs et des peurs de la compagne qui, en définitive cède pour ne pas le perdre et/ou «pour lui faire plaisir».

Les paroles des femmes interviewées seules
Elles sont contrastées. On y trouve, comme dans les interviews de couples, des femmes qui accèdent et/ou cèdent aux demandes maritales. Par devoir conjugal, pour rester ensemble, pour faire plaisir…. Comment ne pas ici reconnaître d’autres paroles féminines aperçues lors d’enquêtes précédentes, notamment mes travaux sur la violence ? Mais n’en déplaisent aux moralistes, les paroles des femmes ne peuvent se limiter à des descriptions de ces formes de violences symboliques ou non (11). Non seulement plusieurs femmes expliquent qu’elles aussi avaient d’autres relations extra conjugales et que l’échangisme a été un moyen de «vivre ensemble» ces autres désirs. Mais aussi, d’autres femmes notamment parmi celles qui ont dû céder aux désirs masculins n’affichent quelques années après aucun regret. Certaines nous ont expliqué les satisfactions rencontrées que l’on peut qualifier de bénéfices secondaires (sexuels ou non).
Alors, bien sûr, ce n’est pas le cas de toutes les femmes contraintes, et nous n’avons pas recueilli le discours de celles qui ont réussi à faire valoir leur non désir, celles qui ont su (et pu) opposer des résistances aux désirs de leurs conjoints, quitte à s’en séparer. D’une manière générale, le/la sociologue est toujours sceptique devant des discours recueillis dans un contexte surdéterminé par la contrainte. Mais, ici, force est de constater les «diversités» des discours émis par les femmes.
Sans doute, et les extraits sont très significatifs, les femmes qui aiment ces sexualités plurielles ne les désirent pas toujours dans les termes et les formes que souhaitent leurs compagnons. Une fois les désirs de sexualités récréatives admis par le couple, encore faut-il en négocier entre l’homme et la femme, les termes exacts.

Les premières expériences comme couple sont décrites entre dégoût et rigolade.
Les premières expériences par petites annonces, minitel ou soirées privées entre deux couples
Les clubs ne sont pas les seuls cadres où se déroulent les “premières fois”. Pour éviter l’inconnu total, préférer une situation plus contrôlable, beaucoup de couples ont leur premières expériences dans des rencontres intimes concrétisées par le biais de petites annonces, du minitel ou… du hasard. Hommes et femmes décrivent des situations plus ou moins progressives, qui parfois peuvent durer plusieurs années.

Les hommes seuls : une vision dichotomique des femmes
Les hommes seuls parlent beaucoup des femmes, de celles qu’ils rencontrent ou rêvent de rencontrer. Beaucoup se sont justifiés sur leur position ici sans leur compagne légitime. Eux aussi, commencent-ils à dire, aimeraient pouvoir “faire de l’échangisme” avec leur femme, mais celle-ci disent-ils, ne veut pas. Certains ont essayé… un peu, beaucoup ou pas du tout de convaincre leur partenaire légitime. Puis, devant l’insuccès, le non désir de la compagne, ou par conviction ils ont adopté le schème mental classique des hommes : la division entre deux types de femmes… Celles qui sont leurs compagnes de vie et celles qu’ils désirent strictement sexuellement. On a ici un discours dichotomique traditionnel des hommes que l’on retrouve — et pour cause, comme nous le verrons dans le chapitre sur le travail sexuel — chez les clients de prostitué-e-s.
Pour eux, les femmes qui fréquentent les clubs sont des “salopes”. Les femmes, elles, préfèrent nettement, et revendiquent, le terme de “libertines”.

Les craintes féminines liées à la pratique de l’échangisme
Quelque chose qui est récurrent tout au long des entrevues des femmes : leurs craintes. Beaucoup de femmes, une fois décidées à découvrir cet étrange monde, gardent au plus profond d’elles-mêmes la peur de perdre leur compagnon et amant.

4 – Le cadre des pratiques échangistes
Une fois sur la planète échangiste, pour les personnes qui décident de rester, les gens adaptent leur mode de vie érotique à cette nouvelle donne : les relations polygames. Comment ? Qu’y cherchent-ils/elles ? Comment inscrivent-ils/elles ces pratiques dans leurs itinéraires socio-sexuels ? Qu’en est-il de leur érotisme ? Des plaisirs ? Comment vivent-ils/elles la jalousie ? La fidélité ? Qu’en est-il de la jouissance des hommes, et des femmes ?
Voilà quelques unes des questions que nous nous sommes posées.

Que cherchent les gens dans l’échangisme ?
«Dans l’échangisme, les gens viennent échanger de partenaires sexuel-le-s…», serait-on tenté de répondre. Bien sûr, une partie des gens présents, notamment les couples, sont animés de cette quête. Mais outre que l’ensemble des couples ne viennent pas “échanger” les partenaires, nous avons été étonné-e-s des autres motivations qui animaient hommes et femmes dans les pratiques non conformistes. Outre ceux et celles qui viennent chercher du sexe le plus anonyme et/ou le plus récréatif possible, nous avons été surpris-e-s de la somme de personnes poussées par l’envie de créer du lien social, des relations amicales. Pour d’autres, les explications sont plus à chercher du côté de leur situation conjugale. Les motivations sont d’abord fortement liées au cadre qui fait sens pour la personne, et à sa place dans ce cadre.

Pour les couples, on trouve des motivations qui suivent quatre axes 1/ La quête de lien social en érotisant cette quête 2/ La quête d’érotisme 3/ La recherche de plaisirs différents, une quête récréative 4/ Des préoccupations liées aux relations au sein du couple.
Les hommes interviewés seuls parlent d’abord et surtout de “sexe”. C’est d’emblée ce qu’ils annoncent aux chercheur-e-s. Et, comme le notait déjà Guillaumin (12), ils assimilent les femmes au sexe, quand ils ne les réduisent pas à leur seul sexe.
Chez les femmes interviewées seules, on retrouve de nombreux éléments similaires aux couples : recherche de lien social, érotisme… Mais les témoignages des femmes diffèrent quelque peu. Non seulement, elles sont plus précises dans leurs quêtes érotiques, mais surtout elles décrivent en nombre très important la quête érotique d’autres femmes. De plus, certaines femmes qui fréquentent seules ces lieux expliquent comment ce type d’espace est agréable parce qu’elles s’y sentent plus libres que dans une discothèque ordinaire. Il est vrai que pour elles, ici, l’entrée est (très) souvent gratuite.

Critères, conditions
Les gens cherchent à “s’éclater”, vivre d’autres formes d’érotisme et de sexualités… Cela ne signifie pas pour autant que cela que soit possible avec n’importe qui et/ou dans n’importe quelles conditions… Souvent dans les interviews, informateurs et informatrices ont tenu à préciser les cadres de leurs choix.
Les hommes parlent peu des critères, au mieux certains hommes décrivent une ambiance facilitant les rencontres.

Dans les discours de femmes apparaissent : 1/ Des critères positifs de choix qui, autant pour les hommes que pour les femmes, dessinent des formes d’homogamie culturelle et sociale. 2/Des critères négatifs qui définissent ce qu’elles n’aiment pas rencontrer, notamment les hommes qu’elles qualifient d’ “hommes incorrects”.
En général, les femmes apparaissent plus sélectives que les hommes et pour parvenir à des choix “conjugaux”, le conjoint devra s’adapter aux exigences de sa compagne.
On trouve des femmes qui cèdent purement et simplement aux désirs de leurs conjoints, on trouve aussi, notamment pour les couples qui suivent un itinéraire long dans l’échangisme — et c’est difficile d’en quantifier le pourcentage – des situations où chacun-e intègre les choix de l’autre pour parvenir à négocier une position érotique commune au couple.

L’érotisme
La recherche d’érotisme en couple pose problème. D’une part la “négociation” ne semble pas une évidence pour certains conjoints, leur femme est supposée s’adapter à leurs fantasmes. Et pour ceux et celles qui veulent “négocier” ils/elles se heurtent aux effets des constructions différenciées de genre.

Pour Alberoni, deux “genres littéraires”, la pornographie et le roman sentimental, mettent particulièrement bien en relief les imaginaires distincts qui structurent ces deux érotismes : «L’érotisme féminin a besoin d’étapes en douceur, par paliers presque insensibles. L’homme veut tout, et tout de suite. Tel qu’il se présente spontanément, le désir de l’homme est toujours invasion, intrusion brutale et violente» (13). Pour lui, l’érotisme est alors perçu comme un «processus dialectique qui va du continu au discontinu», qui sous-tend «l’axe porteur de la différence féminin-masculin». C’est sur cette différence masculin- féminin, en terme de préférence pour le discontinu ou le continu, que repose la double polarité de l’érotisme. Les couples nous ont expliqué les “négociations” qui intègrent cette division.

La quête érotique des hommes seuls correspond à un érotisme “en bouts”… Les discours ont en commun d’érotiser des bouts : bouts de scène, bouts de corps, bouts d’action… L’érotisme masculin se situe dans la discontinuité.

Ces discours sont centrés sur un point particulier, producteur d’érotisme et de désir : la multiplicité, faire des choses inhabituelles, le voyeurisme, la recherche du sordide etc., et pour quelques uns, la pédophilie (14).
Evolution dans le temps
Dans les couples : beaucoup parlent d’un mieux vivre, d’un renforcement de leur relation. Ce sont en général des couples où l’homme et la femme ont négocié l’érotisme conjoint, c’est-à-dire que l’homme dit avoir adapté ses désirs à ceux de sa compagne. D’autres ont résolu des questions, des blocages, des complexes liés au capital esthétique de la compagne et de sa capacité de séduction.

Les hommes : une grande partie des hommes expliquent le plaisir, et comment ce plaisir s’incruste dans leur fantasmatique personnelle. Certains disent avoir guéri leur timidité, découvert le travestisme…
Les femmes : des femmes contestent la notion même de bouleversements liés à l’échangisme. D’autres femmes décrivent l’évolution de manière circonspecte : il y a les fantasmes, et il y a les réalités. Et puis, comme les hommes, certaines parlent de transformations positives de leur l’imaginaire, de nouveaux territoires… Dans ce cadre fortement marqué par la domination masculine, plusieurs femmes, ont un discours étonnant. Elles parlent d’ouverture, de “déblocage”, d’”affirmation” de soi, de découverte des femmes.
Est-ce par la connaissance de certains secrets masculins ? La réassurance que produit le désir de/des autre/s ? Est-ce comme le suggère Chritophe Desjours (15) une forme de défense psychique pour résister à l’aliénation et aux contraintes inhérentes à la planète échangiste ? Et/ou faut-il y voir un effet second, mais peut-être premier pour certaines femmes, de la transformation des rapports de genre, l’estompage de la barrière des genres ? Toujours est-il que leurs propos sont étonnants.

Les frustrations et insatisfactions
Outre les vertus, certains discours explicitent aussi, et souvent en même temps, un certain nombre d’insatisfactions. Le cadre du non-conformisme génère lui-même des limites. Dans les couples, beaucoup reprochent les effets de l’anonymat, les difficultés de parler, d’échanger. Soit parce que la quête du semblable ne se limite pas, ou ne voudrait pas se limiter à le sexualité.

Soit même parce que certaines femmes disent avoir besoin de contacts préalables à la sexualité.
Dans les faits, le sexe anonyme semble mieux convenir aux hommes qu’aux femmes.
Les hommes seuls ne parlent pas ou peu des frustrations. Au mieux, certains critiquent la sur-représentation d’hommes lors des soirées trios, la concurrence entre hommes peu productrice d’érotisme. Les femmes seules rajoutent des critiques sur la rapidité des rapports sexuels qui influent pour elles sur la qualité des rapports. D’autres aimeraient étendre ces capacités de contact à la vie quotidienne, hors du ghetto échangiste.

Les aspects sexologiques : le malentendu
Nous nous interrogions aussi sur la qualité des jouissances. y a-t-il une excitation particulière liée à ces lieux. Qu’en est-il des ces longs orgasmes féminins criés à pleine gorge en public ? Ce que nous avons découvert nous a fortement étonné-e-s.
Décalage, dissymétrie sur les jouissances, les orgasmes, la première fois… fondent ce que nous pouvons appeler le “malentendu”. En dehors du discours des hommes qui vantent tant et plus l’échangisme, des femmes — dont il resterait à chiffrer l’importance — n’arrivent pas à jouir ou jouissent peu dans ce type de sexualité.
Les hommes se sont souvent ouverts à nous des doutes sur certaines jouissances féminines. Ils ont, semble-t-il, raison de douter.

La jalousie… Amour et fidélité
Bien évidemment, on l’imagine sans peine, la jalousie interfère avec l’échangisme. En dehors des formes de contrôle masculin, les couples qui fréquentent régulièrement les lieux échangistes ne sont pas exempts de jalousie, mais celle-ci est vécue comme une preuve d’amour, un moindre mal, voire une fierté.

L’Amour : pour les couples, l’échangisme est une preuve d’amour, les avis sont formels. Ceux des hommes, et ceux des femmes… L’envie d’unicité, de promener le moi sexuel du couple d’aventure en aventure, de dépasser les habituels clivages entre conjugalité et sexualité, tout concourt à faire de l’échangisme une expérience “extraordinaire” au sens plein du terme.
Pour un homme, il s’agit d’assumer devant sa compagne les désirs en général vécu dans le secret et le mensonge, pour la femme d’accéder à ces lieux habituellement masculin (et aussi bien évidemment de céder aux désirs de son conjoint). Tous les deux, pour des raisons différentes et communes, ont l’impression de transcender un érotisme conjugal banal, de transgresser les frontières entre territoires des hommes et des femmes, de brouiller les codes familiaux. Quand l’échangisme est bien vécu, pour certain-e-s, l’amour enveloppe le tout pour le transformer en une impression étrange d’appartenir à l’élite.

Et pour tous, les discours sont formels, il faut une grande dose d’amour pour fréquenter en couple. Evidemment, ceci n’empêche pas que l’amour reste une notion asymétrique dans les obligations différentes qu’elle impose aux hommes et aux femmes.

Fidélité / infidélité : c’est un classique, les médias ne cessent de s’en étonner, l’échangisme représenterait «une forme supérieure de fidélité». La fidélité ne se centre plus sur l’exclusivité sexuelle, mais sur la fidélité au contrat conjugal, sur l’exclusivité de l’amour et de la vie commune. Et chacun-e veille d’ailleurs à ce que les frontières entre désirs et conjugalité ne soient pas dépassées. Quitte même pour certain-e-s à entretenir un discours familialiste.
Le statut particulier des hommes seuls :
Ils constituent une véritable entité particulière dans l’échangisme. Nous avons voulu leur rendre leur véritable place comme groupe collectif à qui sont adressées des demandes explicites et implicites. Loin d’une vision qui tendrait à présenter les «bon-ne-s» échangistes [les couples] que l’on pourrait opposer aux “profiteurs”, aux intrus [les hommes seuls], il est question de comprendre que les hommes seuls sont indissociables des pratiques polygames vécues dans ces lieux dits non conformistes.

5 – L’échangisme, une forme du commerce du sexe
Pornographie, prostitution et travail sexuel
En dehors de l’échange “gratuit” des conjointes, les pratiques dites non conformistes appartiennent de plein droit au “commerce du sexe” : entrées des clubs et saunas payantes, minitel, revues, sex-shops, vêtements sexy, ventes diverses et variées par l’intermédiaire des petites annonces… L’échangisme revient relativement cher aux hommes seuls et aux couples.

Dans notre étude, nous contextualisons les pratiques non conformistes par rapport à d’autres pratiques appartenant à cette sphère marchande.
Dans un premier temps, nous avons examiné l’articulation entre échangisme et pornographie : quels sont les liens entre ces deux domaines ? En quoi l’un alimente l’autre ? Quelles sont les réactions des compagnes aux mises en scène de leur soumission ?

La pornographie est omniprésente dans certains clubs ou saunas, elle imprime sa symbolique de gestes, de représentations, de termes au sein même des relations entre personnes qui fréquentent ces lieux. Parfois même, au vu de la taille de l’écran, du volume sonore, la porno remplit totalement l’espace des interactions, semblant limiter les espaces de libertés pour les rencontres. Dans de nombreux clubs se trouvent des écrans diffusant de la vidéo porno.

Sans doute a-t-elle un effet stimulant sur quelques personnes, mais elle est aussi très souvent critiquée par des femmes, des couples qui réprouvent la porno, ou des jeunes couples qui expliquent à qui veut l’entendre : «C’est nul ce truc…». En tous cas, elle représente un signe du lieu, une symbolique des mœurs collectives.
Elle a d’autres effets. Ainsi Julien qui, recruté à 18 ans 1/2 par un couple pour participer à des “partouzes”, finit lorsqu’il perd son attrait de nouveauté à devenir “accro du sexe”, comme il dit, et décrit l’addiction par l’image et le fantasme.

Images pornographiques et libertinage
La production et la consommation d’images pornographiques semble omniprésente au sein et autour des pratiques et des lieux non conformistes. Bien qu’ayant reçu un “cadeau” composé de plusieurs centaines de bandes vidéos, nous n’avons pas investigué cette tendance. Mais une grande partie de nos contacts nous ont parlé de ces pratiques.

Mais on aurait tort de limiter le commerce de produits vendus dans les sex-shops — et exposés en clubs — aux seules images : accessoires, jeux, BD… circulent aussi sur la planète.

Les rapports à la prostitution “classique”
En dehors de la pornographie, l’élément central du commerce du sexe reste encore la prostitution. Une question que nous avons posée concerne les frontières entre échangisme et prostitution. Paola Tabet (16) a déjà montré comment travail sexuel (prostitution) et mariage ne sont pas si opposés que le sens commun veut bien les présenter. L’un et l’autre appartiennent au même continuum d’échanges économico-sexuels. Ici l’argent attribué aux échanges sexuels est — en général — récolté par les intermédiaires que sont les patrons de clubs, revues… Est-ce le seul cas ? N’avons-nous pas aussi ici des formes de sexualités tarifées où ce sont les femmes, les couples ou un conjoint qui perçoivent les dividendes de la transaction ?
Mais plus largement nous essayons de comprendre en quoi l’échangisme participe de la recomposition de la prostitution, de la concurrence entre différents modes de gestion de la polygamie masculine.

Les recherches se suivent et parfois s’entrechoquent de manière involontaire. Tout au long de notre étude sur la prostitution qui a abouti à Lyon à créer Cabiria, un bus de santé communautaire de prévention du sida avec les personnes prostituées, j’ai entendu des travailleuses et travailleurs du sexe se plaindre de la chute de clientèle.
Et c’est un fait qu’en dix années, le nombre de prostituées de rue (à Lyon et dans les grandes villes) a fortement chuté. A Lyon, il a été divisé par deux. La prostitution classique apparaît balayé par des vents de changement

Sans nul doute — et les chiffres de la dernière enquête sur la sexualité des Français-e-s sont éloquents (17) — la sexualité masculine, celle de clients, se transforme.
Hommes et femmes modifient leurs habitudes sexuelles dans une relation où l’érotisme est de plus en plus géré en commun. L’émergence du désir des femmes, les idées qui ont suivi Mai 68 sur la libération sexuelle ont laissé plus que des traces.
Est-ce à dire que les hommes ne sont plus clients ? Clients de prostitué-e-s ? Clients de pornographie ? Bien sûr que non. Nous sommes encore assez éloigné d’un érotisme masculin qui refuserait la dichotomie que nous avons déjà évoquée précédemment.

Les hommes non conformistes : des clients
Les hommes que nous avons rencontrés sur la planète consomment ou ont consommé des rapports prostitutionnels. Certains ont commencé ainsi leur carrière sexuelle (18), certains y ont recours quand ils n’ont pas de partenaire régulière, d’autres utilisent la prostitution dans une logique utilitariste quand ils n’ont pas de temps, quand ils ont une envie rapide de sexe, quand payer est plus simple que parler….
Et la consommation de services sexuels ne s’arrête pas aux prostituées en France. Le tourisme sexuel est pratiqué par plusieurs hommes rencontrés.

Du client de prostitué-e-s au client de clubs…
Des hommes que nous avons rencontrés ont consommé des rapports prostitutionnels “classiques” et préfèrent maintenant le cadre du non conformisme.

Les motifs qu’ils invoquent sont divers : peur du sida, argent, rapidité des rapports… Ils parlent alors de la prostitution au passé. Leur présent — la présence dans les clubs —, même en payant assez cher l’entrée semble appartenir à un autre registre :
Les clubs concurrencent la prostitution

On peut le résumer sous la forme de cette annonce (factice) :

« Soirées spéciales : Pour 500 F messieurs : un buffet, vin à volonté, vidéo porno sans interruption ; scènes live de couples, partouzes, lesbianisme et même, oui même, les plus heureux d’entre vous gagneront une ou deux relations réelles + de multiples fellations à gagner »

Quand on connaît le prix d’un rapport furtif sur “le trottoir”, on comprend le sens du terme “concurrence” ici.

Côté jardin : sollicitations et façonnage à la prostitution…
Que faire quand on est gestionnaire d’un établissement et que les après-midi “mixte” ou “trio” ne rassemblent que des hommes seuls? La tentation de recourir aux services de femmes “de substitution” est grande. Nous en donnerons maints exemples : hôtesses, strip teaseuses, voire prostituées en titre sont alors parfois convoquées pour “amuser” ces hommes. De même, la tentation est forte pour certains hommes qui veulent fréquenter les soirées pour couples, de recourir alors à des “passes portes” ; nos amies de Cabiria peuvent le confirmer à Lyon, celles du PASST à Paris (19)… Parfois même, et une de nos assistantes peut en témoigner, certains hommes proposent directement services et/ou rétribution monétaire contre disponibilité sexuelle.
Bref, travail sexuel et non-conformisme ont des rapports entre eux sans que ces deux mondes se recouvrent entièrement.

Côté cours : propositions de travail sexuel (offres contre rémunérations diverses) — les “opportunités”…
Un premier constat s’est imposé à nous : les propositions faites aux femmes d’accepter de l’argent contre des actes sexuels sont multiples. Sans doute ces propositions ne se limitent pas au terrain non conformiste, beaucoup de femmes peuvent décrire les mêmes mésaventures dans leur quotidien, mais ici le nombre important de témoignages semblables étonne.

Les sollicitations sont omniprésentes. Les professionnel-le-s des clubs (hôtesses, barmaid…), les femmes qui fréquentent la planète… Beaucoup de femmes, mais aussi des hommes peuvent décrire des offres de prostitutions directes ou indirectes. Qu’est-ce à dire ? Que pour des clients toute femme, ou tout jeune homme, est susceptible d’accepter des rétributions ? N’avons-nous pas ici une traduction pécuniaire des représentations de “la salope” ? Pour certains hommes, les femmes qui fréquentent les lieux échangistes appartiennent au paradigme de la prostitution, mais pour (un peu) moins cher… Les liens entre échangisme et prostitution sont, dans les représentations de certains hommes, très étroits.

Aussi donnons l’exemple de Sylvaine, qui à travers les clubs échangistes, par amour et par “jeu” (sic), est passée, sous nos yeux et devant notre rage impuissante, du statut de “jeune fille mignonne” à celui de prostituée pilotée par son “ami” initiateur, puis au rôle d’entremetteuse pour faire tomber ses amies dans le travail sexuel tout juste indemnisé.

A n’en point douter, une frontière de l’échangisme et de la libre sexualité revendiquée par beaucoup d’adeptes se joue autour des rapports avec la prostitution. Bien sûr, de nombreuses personnes nous ont mises en garde : «Tel club, telle pratique n’ont pas de rapport avec le non-conformisme…» Ils/elles nous présentaient des mondes clos et étanches. La réalité est différente. Guerre commerciale d’une part, tentatives masculines d’obtenir des relations à tout prix d’autre part, créent des liens permanents entre la prostitution et la planète échangiste. Et ce n’est pas en stigmatisant un peu plus ceux et celles qui, de manière permanente ou occasionnelle, se laissent convaincre aux relations tarifées que l’on résout cette inéquation entre liberté sexuelle et sexualité payante.
L’extension du non-conformisme à de nouvelles générations, notamment des hommes et des femmes qui ont pu être initié-e-s à la sexualité en dehors de la pornographie, l’émancipation des femmes de la violence masculine (la reconnaissance/dénonciation de l’érotisation de la violence) et l’amélioration des rapports entre les femmes et le marché de l’emploi, peuvent sans doute produire une segmentation des pratiques qui aboutisse à redéfinir les pratiques échangistes en se distanciant des pratiques prostitutionnelles.
En tous cas, pour l’instant, échangisme et prostitution, en recrutant dans le même groupe d’hommes, sont directement concurrentiels.

6 – Le rapport aux genres
Les genres et l’échangisme
Dans l’échangisme nous avons pu observer des représentations et pratiques très stéréotypées du genre. Conceptions et mises en scène de la virilité et de la féminité, attentes des hommes et des femmes dessinent en grande partie des conceptions peu renouvelées de la différence des sexes. Ainsi, bien souvent, nous avons eu à entendre des discours qui naturalisaient les différences et présentaient une division des tâches très traditionnelle (notamment du travail domestique dans les couples).
Et dans cette différence hiérarchisée qui intègre le fait que ce sont les conjoints des femmes qui ont le pouvoir, la domination masculine structure aussi les rapports entre hommes. Les hommes seuls sont soumis et se soumettent à la même hiérarchie. Nous sommes bel et bien dans un cadre patriarcal.

A l’évidence, ici sur la «planète échangiste», non seulement les hommes dominent, mais de plus sous couvert de pratiques différentes (“non conformistes”), ils se partagent les femmes. Et on a pu ainsi les voir complices derrière les minitels pour organiser des rencontres sans que leur femmes soient au courant, parfois même pour piéger certaines femmes; complices encore pour “offrir” ou échanger les partenaires dans les clubs et les lieux de drague externes. Les conséquences ont été importantes dans l’équipe même de recherche. Quelles que soient les positions des chargé-e-s d’étude sur la libre sexualité et la libre circulation des corps, regards et gestes des hommes et des femmes renvoient systématiquement nos collègues femmes à une pseudo différence qui cache des conceptions de l’infériorité des femmes.
Valorisés par le nombre de femmes dites disponibles, véritables faire-valoir de virilité, l’échangisme apparaît ainsi un lieu d’expression du pouvoir des “grands hommes”.

Cette division entre hommes et femmes, peu contestée, est parfois décrite de manière surprenante. Ainsi beaucoup d’hommes nous ont expliqué ne rien comprendre aux femmes, c’est à dire qu’ils ne comprennent pas pourquoi les femmes sont différentes d’eux. Au cours de cette étude, nous avons rencontré quelques figures caricaturales de positions machistes et patriarcales ; positions — il n’est pas inutile de le signaler — parfois corrélées à des sympathies politiques pour des groupes ou partis xénophobes. Racisme et sexisme s’alimentent alors des mêmes sources et conjuguent souvent leurs palabres dans les mêmes eaux troubles.

La domination masculine réfutée dans le discours
On le comprend facilement, les analyses en termes de domination masculine ne sont pas fréquentes chez les libertin-e-s . Dans la société civile, comme dans l’échangisme, la domination masculine est balayée du discours en invoquant différents éléments. Deux figures discursives ont été régulièrement invoquées au cours de notre étude :
L’analyse en terme de “genre”, qui postule à la primauté du social sur une quelconque domination physiologique est réfutée sous prétexte que les acquis des luttes de femmes ont permis des avancées dans la marche vers l’égalité. Et on nous cite quelques exemples (le droit de garde des enfants, la liberté obtenue par quelques femmes dont les célibataires, lesbiennes…) pour réfuter l’actualité de la domination masculine. On nous a expliqué alors que les femmes ont le pouvoir dans les clubs parce qu’elles peuvent dire “non” quand les rapports sexuels proposés (par les hommes) leur déplaisent, parce qu’elles “jouent” aussi avec la séduction, parce que certaines prennent parfois des initiatives dans un jeu sexuel où les hommes dictent leurs règles.
Dans un autre type de discours, on trouve des analyses manichéennes où hommes et femmes sont ontologisé-e-s. Pour le dire vite, certain-e-s détracteurs et détractrices du libertinage dressent un tableau où les hommes sont décrits comme “mauvais” et les femmes comme “bonnes” ou, ce qui revient au même, victimes permanentes. On ne décrit plus des conditions sociales évolutives, des rapports sociaux de sexe qui les sous-tendent, mais on généralise les pratiques sexuées pour les réduire à une logique moraliste liée à la “nature” supposée intrinsèque à chaque genre. A l’inverse, certaines femmes qui découvrent avec l’échangisme un monde où quoique dominants, les hommes négocient les interactions avec les femmes (20) ont alors tendance à réfuter le cadre patriarcal des relations.

Des tentatives de dépasser le naturalisme : traces des remises en cause féministes
Ces conceptions (très) traditionnelles des genres ne sont pas les seules. Comme l’ensemble de la société, le monde non conformiste est aussi soumis aux remises en cause engendrées par le féminisme. Et c’est ainsi que certains discours essaient d’expliquer autrement différences et hiérarchies entre les sexes et l’attribuent à des constructions différentes (vécus, éducation…) sans que celles-ci soient contestées.
D’autres femmes — et quelques hommes, mais plus rarement — dénoncent oppression et misogynie.

Enfin, face à la situation d’infériorité dans laquelle sont mises les femmes, certaines d’entre elles essaient de contourner “la” différence, la subvertir en inversant le choix de genre, quitte pour cela à renier leur genre, ou à le décrier.

Comme cette adepte habituée des dunes du Cap d’Agde qui nous affirmait vigoureusement à propos des femmes contraintes : «Je serai peut-être méchante mais je dis que c’est des connes. […] Dans la vie tu as ce que tu mérites». Tout en expliquant comment elle “tirait” des dizaines d’hommes à la suite.

Naturalisme et essentialisme dans la sexualité : le désir masculin naturalisé
Que les hommes et les femmes soient présenté-e-s différent-e-s par nature (naturalisme) et/ou qu’ils/elles soient donné-e-s à voir et à entendre comme deux espèces séparées (essentialisme), la structuration figée des barrières et des différences de genre se reproduit dans les manières de voir érotisme et sexualité.
Le désir masculin, prévalent et omniprésent dans les lieux libertins est alors présenté comme naturel, inné aux hommes.

La naturalisation de l’hétérosexualité
Parallèlement à la naturalisation des genres, on assiste à la naturalisation de l’hétérosexualité et à la stigmatisation de l’homosexualité masculine. De manière apparemment paradoxale, quand on sait que près de 25% des hommes affichent (dans les petites annonces par exemple) leurs désirs pour d’autres hommes, l’homme est assimilé par nature à un être hétérosexuel.

Le travestisme, une autre forme de manipulation de la naturalité du genre
Pour finir, signalons l’étonnante manipulation du genre que peuvent faire certains hommes, y compris des travestis. Remettre de la naturalité consiste ici à dissocier l’homme et la femme, le masculin et le féminin et ceci de manière présentée comme quasi schizophrène.

Résultante des divisions hiérarchisée des genres : l’homophobie.
La confrontation entre les désirs du couple, de l’homme et/ou de la femme de partager des sexualités avec des personnes de même genre et la naturalisation de la sexualité aboutit à un résulat manifeste : pour éviter, quelles que soient leurs pratiques d’apparaître comme des homosexuels, de nombreux hommes libertins adoptent un discours homophobe.

Les transformations et évolutions des rapports au genre dans la sexualité
Mais au même titre que certains discours remettent en cause de près ou de loin la domination masculine, certaines pratiques sexuelles décrivent des formes de transgression ou de remise en cause des rapports de genre.
Les postures sexuelles : «mettre» ou «se faire mettre…»
Nous l’avions déjà aperçu dans la prostitution, nous en avons eu ici aussi de multiples illustrations. Traditionnellement le pouvoir masculin est assimilé au fait de «mettre», «pénétrer», bref agir… Dans le milieu libertin, plusieurs informatrices nous ont expliqué que des hommes réclament l’inverse : être sodomisé, «se faire mettre»… La transgression du genre est bien traduite par l’étonnement de nos interlocutrices pour qui «se faire mettre» revenait, avant ces expériences, à prendre un rôle symbolique de femme.
«Voir des hommes ensemble» : En même temps, des femmes signalent aussi souvent leurs désirs, dans ces lieux dits de liberté, d’avoir accès à d’autres scènes, notamment voir les rapports entre hommes.

Comment gérer ensemble ? Les femmes doivent s’adapter !
L’analyse naturaliste des genres a sa logique. Puisque hommes et femmes sont différents, ou plutôt que les femmes sont différentes des hommes, qu’elles perçoivent différemment leurs pulsions, elles doivent s’adapter, du moins faire des concessions.

Liberté des femmes contre privilèges masculins
«Avoir une sexualité dans tous les sens», pour reprendre l’expression d’Alex, passe par avoir des femmes qui, soit partagent les mêmes désirs, soit cèdent et se soumettent à ceux des hommes. Les constructions différentes des genres, la prévalence du nombre d’hommes comparé au nombre de femmes aboutit à des situations où les premiers imposent leurs désirs aux secondes. Beaucoup d’hommes ont pu nous décrire des situations de contraintes, bien peu s’en sont émus.
La réalisation pratique des fantasmes masculins est souvent antagonique à la liberté des femmes. Là où le milieu libertin parle de “liberté”, de “non conformisme”, pour la majorité des cas, il s’agit le plus souvent de liberté et de “non conformisme” des hommes, pas des femmes.

Même l’utopie sociale et sexuelle de dépasser le couple, cette utopie qui fleure encore Mai 68 et les courants sexologiques qui ont suivis, a du mal à se libérer du joug de la domination masculine. Elle reste étonnamment patriarcale, parfois même homophobe. Et on comprend alors plus facilement que certaines femmes qui adhèrent au discours de libération que peuvent représenter de prime abord l’échangisme et le libertinage s’éloignent au fur et à mesure d’un milieu souvent incapable d’entendre leurs revendications à une plus grande autonomie.
De la manière d’intégrer, ou pas, le dépassement hiérarchique des genres, de remettre de l’altérité dans les pratiques, les symboliques et les représentations des rapports hommes/femmes, dépendra sans doute l’évolution du “non conformisme”.

7 – Le sida et sa prévention
A notre arrivée sur la planète échangiste, la situation était relativement dramatique : de multiples rapports sexuels et pas — ou peu — de protection. Alors que certain-e-s libertin-e-s (notamment ceux et celles proches de la tendance “sexologique”) avaient arrêté leurs pratiques échangistes assez vite après l’arrivée du virus, sur la région Rhône-Alpes (à Paris, la situation nous a semblée de suite meilleure), nous pouvions compter moins de 10% de rapports protégés chez ceux et celles qui continuaient à pratiquer. Bien sûr, il est toujours possible de prétendre que nous n’avions devant nous que des couples légitimes, nos informations l’ont démenti très vite. Pire, de nombreux/euses adeptes ne se gênaient pas pour affirmer haut et fort leur résistance. Au mieux, certains responsables de la planète affichaient leur soutien à nos initiatives, en ajoutant aussitôt : «Mais moi j’y crois pas, et je n’utilise pas de capotes».
Lentement, en adaptant les messages de prévention, la situation a évolué. Face à des représentations erronées du VIH et des risques de transmission, nous avons avec ténacité et pugnacité adapté messages et interventions. C’est cette évolution que décrit notre rapport de recherche. Précisons, bien sûr, et nous nous en sommes aperçu très vite, que nous avons travaillé sur le discours. Autrement dit, même lorsque des personnes nous juraient se protéger, la réalité était souvent autre, du moins au début.

Résistances à la prévention du sida

Le refus et le déni du risque de transmission du VIH
Dans un premier temps, et de manière assez générale, nous avons entendu des discours niant le risque, et ceci en invoquant des motifs différents : en refusant le sida comme réalité, en invoquant la thèse du complot — «C’est un coup des puritains américains !» -en expliquant que les échangistes n’étaient pas concerné-e-s. Ces attitudes ont d’ailleurs été facilité par certaines revues. Une autre forme de déni a consisté à désigner les jeunes comme seul groupe à risque.
Et en même temps que nous assistions de visu à de multiples rapports à risques, certain-e-s ne se gênaient pas pour affirmer le contraire, ce qui est aussi une forme de déni.

D’autres personnes ne niaient pas le risque, mais le relativisaient.
Ainsi, certaines soit pensaient que la connaissance de l’autre vaut vaccin, soit banalisaient le risque du sida en le reléguant au flou d’un risque parmi d’autres.

Utilisation de stratégies empiriques d’évitement du risque, puis au fur et à mesure, certain-e-s ont essayé diverses stratégies d’évitement, qui ont pour certaines provoqué des crises d’angoisses importantes.

Intégration du risque en essayant de distinguer les facteurs aggravant, en dehors de ces attitudes, très vite aussi, et souvent dans le même temps, des femmes et des hommes nous ont dit être conscient-e-s des risques de transmission, notamment parmi ceux et celles qui déclaraient se protéger. Assez lucidement à côté d’un discours préventivement correct, ils/elles ont essayé de décliner les causes réelles de prise de risque : l’attitude des plus âgés, les conditions d’exercice du libertinage.

Et enfin sans toujours en comprendre les raisons, nous nous sommes vite rendu-e-s compte que l’état modifié de conscience, combiné aux autres raisons, nuit à la prévention.

La sexuation du risque
Notre analyse met en exergue ce qui semble commun aux amours hétérosexuels, à savoir : les hommes qui n’expliquent pas à leur compagne régulière leurs relations extra conjugales pas toujours protégées, leurs difficultés à se protéger sans éteindre leur érection, le secret collectif qui entourent les pratiques des dominants face aux femmes.
C’est ce type de réflexions, doublé des confidences des femmes lors des réunions “entre femmes” qui nous a fait adopter une politique de prévention privilégiant l’alliance avec les femmes. Les femmes ont, semble-t-il, déjà été dans l’échangisme les gardiennes d’une sûreté sanitaire (21) avant le sida. Ceci n’a pas empêché, très vite d’avoir aussi des discours préventifs émanant de quelques hommes, le plus souvent en couple.

Prévention et rapports sociaux de sexe
L’ensemble des résistances précitées est connue. Dans ces premiers temps de mise en place de la prévention, les arguments invoqués par les adeptes ne diffèrent pas ou peu de ceux donnés en général par des populations peu sensibilisées. N’oublions pas que jusqu’à notre intervention on ne voyait ni affiche, ni signe du risque sida dans les lieux libertins.

Parallèlement au recueil d’informations par interview et ethnographie — et conformément à notre mission —, nous avons donc commencé à mobiliser les échangistes. Assez rapidement dans la région lyonnaise des couples se sont joints à nous. Et c’est dans cette confrontation entre un discours qui prenait de plus en plus le risque en compte et des pratiques toujours peu sécures que sont apparues, chez les couples, des réflexions plus approfondies. Un certain nombre ont révélé comment les rapports sociaux de sexe au sein des couples eux-mêmes sont des obstacles cardinaux à la prévention. Très vite, nous avons été amené-e-s à réfléchir au pourquoi, y compris pour faciliter l’intervention en milieu hétérosexuel non échangiste.

Ces réflexions travaillées entre chercheur-e-s et couples ont abouti à ce que certain-e-s nous expliquent ce qui, dans leurs fonctionnements, contrariait la prévention, notamment la doxa qui veut que «L’homme doit surveiller la femme “en action”». Bien évidemment, le dispositif de surveillance serait parfait si les conditions annoncées, à savoir une vigilance du mari, pouvaient s’exercer de manière permanente. Or il n’en est rien !

La prévention aujourd’hui
Au fur et à mesure, nous avons défini un certain nombre de principes d’interventions dans ce milieu particulier qui ont servi de base à la création de Couples Contre le Sida.

Les principes de la prévention en milieu échangiste :
- La prévention doit respecter les diversités des manières de penser, être non excluante, et au contraire tolérante, y compris devant des pratiques que les divers spécialistes ne comprennent pas !
- La prévention ne doit pas troubler la logique commerciale des établissements.
- La prévention ne doit pas prendre partie face aux luttes de légitimité et aux guerres commerciales.
- La prévention doit s’inscrire dans des espaces de désirs, elle doit montrer que la protection des rapports sexuels n’est pas antagonique à la sexualité.
- Les premières alliances de prévention se passent avec les femmes.
- Dans les établissements, l’alliance de prévention se passe avec le personnel et tout le personnel.
- Les pouvoirs publics locaux et nationaux doivent montrer sans équivoque leur soutien à la prévention sida.
- Il faut tenir compte des questions d’échelle de grandeur liées au nombre de personnes et de rapports sexuels.
- La prévention doit adapter ses interventions et ses outils au niveau du risque et des pratiques à risques.
- La prévention sida doit intégrer l’apparente irrationalité des conduites sexuelles, les états seconds que procurent l’effet de désir en groupe.
Enfin, le dernier principe concernait un aspect particulier de l’échangisme, à savoir le tourisme sexuel (pour couples) présent au Cap d’Agde Naturiste.

La mise en place sur quatre années successives de la prévention au Cap d’Agde Naturiste constitue la fin de cet exposé.

La prévention progresse :
Au fur et à mesure de la diffusion de messages de prévention, nous avons vu et entendu évoluer discours et pratiques de prévention. Dans un même temps — marque aussi de la progression de la prévention — nous avons été obligé-e-s de communiquer sur les questions practico-pratiques : le bris de préservatif, l’influence du soleil et du sable, la question du gel…

La prévention progresse : quand ils sont à disposition, les préservatifs sont de plus en plus utilisés et jonchent le sol.

Nous avons dû adapter nos messages et nos actions, notamment nous nous sommes rendu-e-s compte que :
- l’utilisation du gel réduit les résistances à l’utilisation de préservatifs. Les témoignages sont nets et sans appel. Là où le gel était associé à la sodomie homosexuelle et à la perception violente de cette forme de sexualité, la diffusion massive de gel, les conseils réguliers d’utilisation ont été suivis d’effets.
- des messages spécifiques doivent être mis en avant pour éviter la rupture du préservatif. Ainsi les rapports sexuels souvent collectifs, où alternent des périodes d’érection et de relâche, ont tendance à faire glisser les préservatifs de la verge et favoriser leur rupture. Les relations extérieures, au contact du sable, du soleil, dans une zone sans ressources sanitaires (la plage, les dunes au Cap d’Agde), obligent aussi à adapter les messages de prévention.
- «Un préservatif à chaque érection, à chaque pénétration» avons-nous écrit dans les brochures…L’important n’est pas d’utiliser UN préservatif lors des rapports sexuels, mais DES préservatifs. «Utiliser des capotes, c’est bien, s’arranger pour qu’elles ne pètent pas, c’est mieux», avons-nous décliné à travers nos documents d’information.

Les questions actuelles sur la prévention
Nous pouvons distinguer plusieurs niveaux :
Des questions qui se posent en termes individuels : le risque de transport. Dès Juin 1995, nous avions identifié ce que nous avons nommé : le risque de transport, à savoir le passage de doigts, de mains dans des sexes et anus successifs est à risque.
Des questions qui se posent en termes collectifs : l’alliance avec des groupes sociaux inconnus de la prévention, notamment certains influencés par des théories extrémistes.

Le rejet des tentatives autoritaires ou d’Ordre Moral : les échangistes existent, comme d’autres sont gais, lesbiennes ou bi déclaré-e-s. Nonobstant les critiques sur les rapports de pouvoir, le sexisme et l’homophobie qui subsistent dans l’ensemble de ces sous-groupes, ces personnes, adultes, ont le droit de vivre comme bon leur semble.
Tel ne semble pas l’avis de certain-e-s qui préféreraient voir disparaître ce qu’ils/elles considèrent comme des déviances extrêmes, des attaques contre l’idée normative qu’ils/elles se font de la famille et de la sexualité. Ce ne sont pas les seuls. D’autres affichent haut et fort un discours d’Ordre Moral face aux échangistes pour mieux cacher leurs propres pratiques…

8 – Les réactions à la mise en place de la prévention sida
Les établissements
Dès 1994, nous évoquions l’alliance souhaitable avec les établissements commerciaux. En 1995, nous les incitions à signer avec nous la «Charte de qualité sanitaire». Signée d’abord en région Rhône-Alpes (là où nous étions connu-e-s), la «Charte de qualité sanitaire» est aujourd’hui (Septembre 1997) signée par une quarantaine d’établissements. A côté de ceux qui nous ont soutenu chaleureusement dès le départ, même quand cela pouvait leur apparaître anti-commercial, de nombreux autres commerces nous ont rejoints. Ceci n’empêche pas que la progression de la prévention soit restée une lutte permanente. Ainsi, des clubs pouvaient signer la charte ET ne pas mettre de préservatifs à disposition.

Les revues
Quant aux deux principales revues qui s’adressent au public échangiste (22), après nous avoir donnée la parole, lors d’un week-end de correspondant-e-s pour l’une, dans des chroniques pour l’une et l’autre, elles ont été de fidèles traductrices de l’ambivalence et des hésitations qui ont marqué la progression de la prévention chez les libertin-e-s.

Les pouvoirs publics
Difficile, semble-t-il pour certain-e-s fonctionnaires d’accepter les réalités qui émergent au fil de la prévention sida. Nos rapports successifs ont été émaillés de propositions.
Les pouvoirs publics nationaux, la division sida, a très vite soutenu notre recherche-action.

Par contre, l’intégration de l’échangisme au niveau des plans locaux de prévention est plus lente, venant ici traduire des résistances locales.

L’association C.C.S. : Couples Contre le Sida
La Direction Générale de la Santé a aidé à créer Couples Contre le Sida. Nous avons alors cherché à regrouper ceux et celles qui pouvaient devenir des “relais de prévention”. Cette action s’est révélée plus difficile que prévue.
En 1996, nous écrivions : «Certains milieux, certaines populations n’ont pas eu la chance d’avoir de culture associative». On le voit dans nos difficultés à trouver des “porte-paroles” et des responsables associatifs/ves.

Jumelé avec l’aspect socialement “choquant” — ou pour le moins peu valorisé — des pratiques échangistes, la mise en place nationale de Couples Contre le Sida est longue, plus longue que nous ne l’avions imaginé.

Aujourd’hui C.C.S. c’est :
- une association qui a déjà une histoire et qui est reconnue par les milieux échangistes ;
- une présence régulière dans les lieux de consommation sexuelle ;
- 60 000 brochures diffusées (en 5 langues) ;
- 160 000 préservatifs déjà diffusés gratuitement ;
- une coopérative d’achats de préservatifs pour les établissements ;
- des articles réguliers dans les revues

C’est aussi une coordination nationale à Lyon, et 3 comités locaux : Lyon – Rhône-Alpes, Montpellier – Méditerrannée, Toulouse – Sud Ouest, et bientôt Paris – Ile de France…

La transition entre des actions menées avec l’aide de chercheur-e-s et celles menées par des professionnel-le-s de la prévention, des bénévoles, est toujours délicate. Nous l’avions déjà vécu autour du bus Cabiria, bus de santé communautaire en milieu prostitutionnel. Aujourd’hui la balle est dans le camp des échangistes, des responsables actuel-le-s de C.C.S., et dans celles des pouvoirs publics nationaux et locaux…
Faut-il maintenir une association spécifique pour les échangistes ? Intégrer nos savoirs faire dans une grande association nationale, ce qui aurait le mérite d’accroître l’anonymat ? Les débats sont ouverts…
En 1993, alors que des hommes échangistes venaient de mourir à l’hôpital de Lyon, il était impossible de parler du sida ; aujourd’hui, beaucoup échangistes savent, et acceptent de dire, que certains des leurs sont morts du sida.

Le Cap d’Adge Naturiste
Dans le rapport de recherche, nous décrivons dans le détail, en utilisant les journaux de terrain, le travail réalisé au cours de quatre années successives par 23 personnes différentes pour mettre en place la prévention dans le plus haut lieu de tourisme sexuel d’Europe.
Les différents chapitres montrent comment l’on passe du déni à la situation actuelle, le manque : manque de matériel de prévention (préservatifs et gel), manque d’informations très précises…

Ils décrivent aussi la situation inique que nous avons vécu cette année où l’autorité préfectorale et les pouvoirs locaux ont voulu nous interdire de venir mettre en place la prévention…Et ont refusé toute forme de subvention.

Le prologue du rapport Cap d’Agde 1995, illustre mieux que tout discours l’urgence que revêt la situation sur ce site :

La plage, les dunes…
Dimanche 23 Juillet… (23)
Il est tard, plus de 18 heures, la plage, les dunes…
Dimanche, beaucoup, beaucoup de monde. Ceux et celles qui arrivent pour Août et les visiteurs /euses du week-end. La densité est encore plus importante que d’habitude, et surtout, contrairement à hier, il n’y a pas de vent de sable. C’est toujours impressionnant, comme nous le font remarquer nos voisin-e-s, de voir comme hier après 19 heures, ce petit bout de sable de 300 mètres de longueur où hommes et femmes sont comme aglutiné-e-s les un-e-s aux autres, quand à côté la plage est déserte. En ce moment la plage naturiste située à côté, celle où viennent les familles, n’est pas vide, mais presque.
Ici, quand nous arrivons, près de 800 personnes cohabitent, et nous développons des trésors d’imagination pour trouver un coin libre où poser notre serviette ; du moins un coin au centre de la zone qui devient notre poste d’observation. Beaucoup de gens sont allemand-e-s. Nous n’avons pas encore vu les effets directs de l’arrivée, annoncée depuis hier, d’une cinquantaine d’italien-ne-s (24).

Pour poser nos affaires, nous devons, comme tous les jours enjamber des corps nus. Certains hommes ont déjà la main dans le vagin de leur amie ; certains habitués ont l’air de s’en servir comme “rince-doigts (25)” permanent : de 16 à 19 heures, ils ont toujours la main occupée à la même tâche.
Ceux-là nous les remarquons très facilement : ils ont du mal à prendre préservatifs et documents d’information sur le sida que nous diffusons tous les jours.

Dès notre arrivée sur la plage, et même si nous déplaçons quelques volutes de sables qui viennent se coller aux peaux mouillées, beaucoup d’hommes et de femmes nous sourient : en 3 semaines de présence quasi quotidienne nous avons fait notre place. «Couples contre le sida… Les petit-e-s jeunes qui bossent pour le sida» ; «Daniel et la belle Isabelle» ; «les artistes» ; «Celui qui ressemble à Higelin, et celle qui semble être la sœur de Julie» [l’amie du patron de l’Exquis (26)]… Les expressions varient, mais c’est nous. Et l’accueil est vraiment très sympathique, même si les effets de la mise en place de la prévention ne sont pas — eh non — magiques…

Ceux-là nous les remarquons très facilement : ils ont du mal à prendre préservatifs et documents d’information sur le sida que nous diffusons tous les jours.
Nous rencontrons celle que nous avons surnommée “Miss 6”, celle qui se plaignait que nous ne distribuions qu’un préservatif par personne alors qu’”en action”, elle faisait «six pénétrations de l’heure». Comme à l’accoutumée nous lui donnons quelques doses de lubrifiant non gras pour éviter l’irritation chronique dont elle se plaint.
Elle nous explique qu’à cette heure-ci la mer n’est plus fréquentée mais qu’une heure auparavant, elle avait assistée avec son mari à «une super partie dans l’eau».
Les deux C.R.S. arrivés en zodiaque n’ont pas pu faire grand chose. Hommes et femmes présent-e-s se sont alors écarté-e-s, et comme les jours précédents, ont levé les mains au ciel… Et la police est repartie.

19 heures, la police municipale et les C.R.S. qui surveillent la zone depuis leur guérite en haut de la plage sont partis depuis quelques dizaines de minutes (27), plusieurs couples s’enlacent et, en même temps, 5 à 6 hommes se font faire des fellations par leur amie — ou 5 à 6 femmes font des fellations à leur compagnon, suivant le sens où on lit ces pratiques… Les couples sont jeunes, le soleil est doux à cette heure-ci, les scènes sont assez belles d’un point de vue esthétique (de mon point de vue esthétique s’entend). Des hommes, comme à l’accoutumé se caressent le sexe et matent les femmes. Nous sommes au bord de la plage, et déjà un cercle composé très majoritairement d’hommes, et de quelques couples commence à se former près de nous, et autour d’un couple où la fille semble être très jeune, est-elle majeure ? Elle a une belle chevelure brune et lui dans la trentaine et des cheveux bouclés et longs. Il/elle sont allemands, je pense. Dans les autres couples où se font les fellations, il y a celui qui a fait l’amour hier entouré d’un immense cercle alors que le vent des sables cinglait visages et corps.

Les femmes “suceuses de bites” comme les a surnommé P. s’appliquent à la tâche et tournent leurs regards hors du cercle des voyeurs. Pourtant les mouvements de tête, la langue qui s’étale sur le pénis, le doigts de l’homme qui guident la tête de leur compagne… beaucoup de sur-gestes montrent une volonté explicite d’exhibition. Près d’une centaine de personnes commencent à former le cercle. Quand nous levons les yeux — Isa s’en est plaint plusieurs fois dans la soirée — ce sont des sexes, des sexes et des sexes. On pourrait même dire que notre entourage est surtout composé de “bites” et de “queues” qui commencent à gonfler et s’agiter.

A ce moment là, surgit du haut des dunes une colonne d’une dizaine d’hommes, habillés de shorts et T-shirt. Moi même, j’étais habillé car je m’apprêtais à partir dans le dunes 28. Une immense clameur est montée «A poil, dehors les voyeurs !». Il y avait l’aspect “textile”, sans doute, mais surtout le regard de mateurs machos de ces hommes qui manifestement n’appartiennent pas au monde “coquin”, du moins pas à celui qui s’exhibe sur la plage et dans les dunes. Ils détaillent les filles d’un regard violent de consommateurs… La clameur a eu pour effet de faire soulever la tête à tout le monde, y compris les couples “en action”. Dans une atmosphère tendue, où la peur d’une intervention policière est omniprésente, l’effet fut radical. En tous cas, le jeune couple autour duquel s’était formé le cercle, celui et celle que désignaient par leur présence spectateurs et spectatrices, s’arrêta net. L’homme continua à caresser les fesses de son amie, mais celle-ci alors réfugiée face contre serviette ne manifestait pas l’intention de continuer sa fellation.

C’est alors qu’un mouvement d’hommes seuls (29), de singles comme les appelait un couple d’Anglais-e-s s’est déplacé très vite vers le haut des dunes. Nous avons pris rapidement nos affaires et je me suis précipité pour pouvoir être dans les premiers rangs. En haut de la plage, à la frontière des dunes, un homme, un grand homme blond, caressait une femme assez opulente, très bronzée, avec une chaînette autour de la taille. Il lui caressait le clitoris et sa main semblait entrer dans son vagin. Elle se frottait contre lui en lui caressant le sexe de sa main.

Elle commença à crier de jouissance dans un râle qu’accompagnait une vive tension de son corps. Sur la pointe des pieds, son corps s’est cambré et semblait ne pas vouloir redescendre. Le cri de jouissance s’est amplifié, amplifié pour retomber dans des formes de sanglots… Le public, deux à trois cent personnes, a alors applaudi et le couple a souri…

Je m’écarte pour regarder ce qui se passait ailleurs et Gil, l’homme raciste et homophobe qui nous avait agressé la veille, vient à ma rencontre. Exit les diatribes contre notre action préventive, finis aussi ses doutes sur le sens de notre présence. Il me salue très virilement et me dit «Je t’ai observé hier dans les dunes… bon c’est pas entièrement faux ce que vous dites» (30).

Mais déjà les hommes couraient pour aller dans les dunes. A 50 mètres de la plage, après la première dune un petit cercle s’était formé. J’arrive trop tard et je ne vois rien. En m’infiltrant j’arrive à être au troisième rang. Là, par terre, sur une serviette deux couples : le couple d’Allemand-e-s qui avait commencé l’action sur la plage que j’ai décrite supra et un autre d’environ 30 ans. Autour d’eux / elles, assis ou à genoux des hommes qui se masturbent très vite et de manière compulsive. Dans le cercle certains bandent et se caressent, d’autres épient sans perdre un geste la scène ; beaucoup ne voient rien et lancent des plaisanteries à la cantonade. Derrière moi, un homme que je vois pas bande et se colle à moi. «Attention aux fesses» lance un jeune voisin apparemment gai, «regardez par dessous» disent d’autres.

Dans le cercle, le compagnon de l’Allemande et l’autre homme guident les femmes. Tour à tour, elle sont requises. Les gestes pour guider et placer les corps sont explicites ; pour faire des fellations à leur homme, puis à l’homme de l’autre couple, toujours sans préservatif. Les gars dirigent les mains des filles entre elles, mais manifestement, les attouchements entre femmes ne sont pas leurs désirs, ils abandonnent la tentative. La femme blonde se met à califourchon sur son homme, l’allemande s’allonge et son ami la pénètre. Les râles apparaissent de manière simultanée.

On ne sait plus quelle femme signifie à la foule sa jouissance. Les branleurs du premier rang ont l’air dans un état de surexcitation, le regard hagard fixé sur les couples, le short au mollet pour deux d’entre eux. Ils fixent les couples et certains proposent leurs services des yeux. Mais, visiblement ce n’est pas un “gang bang” qui est prévu au programme. La pression derrière moi s’accentue. On commence à se croire dans une queue pour rentrer à un concert (ou à un match de foot je suppose, bien que je n’ai jamais fait cette expérience). «Poussez vous !» crie un gros monsieur, «Assis, devant !» demandent d’autres. Un gars mets son sexe dans l’oreille d’une voisine, elle se frotte contre le membre bandé en riant. A ma gauche j’entends un homme qui se dégage et s’exclame vertement : «Y en a qui sont à voile et à vapeur !». C’est une ambiance qui n’est pas sans rappeler la fête foraine avec une attraction principale et les mille et unes interactions dans le public qui marque par des quolibets ses états d’âme, ou plus exactement, ici, son excitation.
L’intensification du râle marque, à nouveau la fin du spectacle. Et, là aussi le public applaudit et sourit devant la belle exhibe et quête immédiatement du regard où pourrait se dérouler la prochaine action.

A deux mètres derrière moi se trouve une blonde plantureuse, tatouée sur l’ensemble du sein par des arabesques bleues qui lui redescendent dans le dos. A priori, c’est une Bavaroise, en tous cas c’est ainsi que nous la surnommerons avec Jacques et Isa. Elle est entreprise par plusieurs hommes à la fois. Un derrière elle semble la pénétrer, deux lui caressent le sexe avec les mains, un troisième lui suce le mamelon dans lequel est fixé un bel anneau d’or (du moins il brille comme tel). Elle est hilare et tangue de son corps dans une danse très communicative. Quelques hommes tentent de poser une main sur elle, mais les regards désapprobateurs de ceux qui “sont sur le coup” comme on dit ici, les en dissuadent. Je suis bousculé par le flot des voyeurs et je me redirige sur la plage où j’ai repéré Serge et Josiane (31) en haut des dunes accompagné-e-s d’une femme qui ressemble à s’y méprendre à un travesti. Nous l’avions déjà aperçue la veille sur la digue (32).

En chemin, je plaisante avec un beau brun au regard grand ouvert. On échange quelques mots, il a un gros défaut d’élocution : «Je-suis-sourd» me dit-il, «il-faut-que-je-lise-sur-les-lèvres…» Le débit est très lent. Je rejoins Isabelle et nous nous sourions ; ce beau jeune homme a l’air si doux et gentil.

En haut des dunes, un grand cercle est déjà formé ; une femme (une grande blonde) officie une fellation à un homme brun chemisette ouverte, qui semble être son copain. Elle ressemble à une étudiante de 1ère année en sciences humaines, celles qui habitent chez leurs parents et passent leur temps en bibliothèque. Peut-être que ces hypothèses sont influencées par l’effet lunettes cerclées de fer, la peau blanche, la posture du corps… Autour d’elle et lui, à l’intérieur du cercle quatre ou cinq couples s’amusent en regardant tantôt les voyeurs du cercle, tantôt la scène de fellation. Je les quitte pour rejoindre Josiane et Serge et de loin, j’entends les applaudissements qui concluent l’acte. J’apprendrai par Isa que la belle blonde a arrêté la fellation, et qu’avant les applaudissement, beaucoup de consommateurs déçus ont fait remarquer «C’est pas génial…»

Et tout le monde court d’un cercle à l’autre, d’une exhibe à une autre exhibe. Je m’assois près du travesti, qui me parle du livre qu’elle a vu dans les affaires de Serge et Josiane (33).

Elle me demande si je connais des livres sur le transsexualisme, je lui parle de Chemins de Trans, une revue parisienne et lui promets de lui amener l’adresse. Elle a 22 ans, s’appelle Sylvia, prend des hormones depuis 1 ans 1/2, veut se faire faire des implants mammaires à la rentrée et dit que pour l’opération du bas, elle a le temps «vu [son] âge et les suites irréversibles». Elle porte un slip noir, a un regard très doux. Elle vient de Lille où elle s’est prostituée deux années durant.

Le cercle d’à côté commence à se disloquer, les hommes guettent… Josiane imite un râle de jouissance, les hommes accourent. Un cercle se forme. Josiane et Serge se consultent, elle se lave le sexe avec l’eau d’une bouteille en plastique en écartant très délicatement ses lèvres, étend sa serviette en enlevant le sable, prend un préso et, alors que le cercle autour de nous qui sommes assis-e-s est de plus en plus dense, elle se dirige vers un homme qui est en train de caresser une jeune nana d’un couple. Elle pose le préservatif, le sexe est gros, très gros. Au regard des critères qu’elle nous a expliqués deux heures avant — «des grosses bites, quels que soit l’âge ou le corps» —, elle a bien choisi. Nous apprendrons par la suite qu’il s’agit d’une vedette locale qui circule ici depuis plusieurs années sous le pseudonyme de “GéBé” (G.B. comme abréviation de “Grosse Bite”).
Placé-e-s au milieu du cercle, il faut défendre notre territoire des hommes et des couples qui nous entourent et qui veulent s’approcher au plus près. Un homme nous bouscule presque et se met devant nous, debout près de Josiane, la queue en l’air. Je pousse un «Ho ho» sonore et il s’assoit. Derrière moi deux jeunes couples s’amusent en regardant. J’ai les pieds qui touchent ceux d’une fille qui ne doit pas avoir plus de 20 ans. Son gars bande sur ses fesses qui se situent au dessus de ma ligne de vision. Elle scrute attentivement Josiane et en même temps place avec ses mains le pénis sur la raie de ses fesses dans un premier temps, puis à l’entrée de son vagin plus tard. De l’autre côté un groupe de Suisses Allemand-e-s (Josiane leur parlera tout à l’heure en allemand et eux-mêmes préciseront qu’ils / elles sont Suisses et non Allemand-e-s). Deux filles de ce groupe sont au premier rang, leur ami derrière leur caresse le pubis. Je plaisante avec Sylvia sur les regards, sa tentation pour un homme en couple qui la fixe. Est-ce le fait que sur la digue elle ait été accompagnée hier soir par trois hommes qui “craignaient” — ceux qui avaient harcelé Isa — est-ce mon trouble face à une travestie et une résistance face à l’intimité qui est en train de se dégager de notre relation ? Un mélange des deux ? Toujours est-il que je prends un peu de distance avec Sylvia qui est collée contre moi.
L’homme que suce goulûment Josiane, GéBé, est un grand homme très bronzé avec des lunettes de soleil très caractéristiques ; elle aspire son gros sexe très vite, dégage de temps en temps sa langue par amuser le bout du sexe. Des hommes se masturbent très forts, d’autres se contentent de se caresser doucement le sexe. Beaucoup bandent. Deux à trois éjaculent devant moi.
Pour l’un le sperme est retenu par la main, pour l’autre le sperme se répand sur les corps alentour. Un petit filet de sperme continue à pendre de son pénis plusieurs minutes après. Ce n’est pas très ragoûtant. Je compte une bonne douzaine de couples dans le cercle. Isa est entre Serge et Claudia, Jacques à ses côtés.

L’homme sucé se lève et vient s’allonger au milieu du cercle, il se couche sur le dos et Josiane continue à le sucer. Il y a quelques échanges de paroles que je n’entends pas. Serge refuse quelque chose (quoi ?), la Bavaroise s’installe à son tour dans le cercle et suce un autre homme, elle offre ses fesses à Serge qui lui caresse l’anus les doigts pourvus d’un préservatif (est-ce l’effet de notre présence ? Une habitude ?). Il y effectue un mouvement de va et vient avec deux doigts. Autour beaucoup de couples se caressent ; la Suisse a maintenant fermé les yeux et se laisse emporter par les caresses de son ami qui lui a enfoncé plusieurs doigts dans le vagin. GéBé est allongé et Josiane s’évertue à raviver une flamme érotique qui a l’air de s’épuiser. Il sue abondamment du cou, et les gouttes de sueur ruissellent sur son corps. On voit le sexe mi-mou qui arrive difficilement à être guidé dans le vagin de Josiane. Du fait du monde présent, mon champ de vision est limité. Face à moi, le fessier de Josiane, ses mains et le sexe de l’homme. Josiane met en valeur son anus qu’elle offre un peu dilaté à la vue de tous et toutes. L’amie de GéBé qu’il caressait au départ s’en va. Crise ? Lassitude ?
Josiane s’allonge à son tour sur le ventre et l’homme la prend, mais il débande encore. Elle le resuce, lui caresse les testicules, et s’allonge sur le dos. Autour de nous fusent les plaisanteries : «C’est l’Indurain de la quéquette !». Certaines personnes sourient bon enfant, d’autres, surtout les hommes, sont tendus. Josiane se fait pénétrer par de grands coups de boutoirs. Serge, tout en se masturbant devant la scène dit à Josiane : «Ah… ça vient, ça vient…» La scène dure quatre à cinq minutes. Puis l’homme se retire. Josiane consulte Serge du regard, il hoche la tête, et elle lui enlève le préservatif pour mieux le sucer en lui disant d’un ton décidé«Viens, crache sur moi…» Après deux à trois minutes d’efforts émérites, où GéBé n’arrive pas à conclure, il se lève et part… Applaudissements.

Le cercle se disloque. Serge tend sa casquette comme pour faire la manche : «Pour les artistes» dit-il… Bien entendu, personne ne donne et il lance ce qui doit être un classique, puisqu’il nous a déjà donné la même phrase en interview… «C’est parce que vous avez les bourses plates ?»
La bavaroise est toujours à l’œuvre avec un homme. Le cercle se ressert, ceux et celles qui ne voyaient rien s’approchent. Josiane désigne Jean Claude, un pauvre ère qui court de cercle en cercle pour proposer ses services.

Nous le rencontrons systématiquement dans tous les lieux de drague et de rencontre (la digue le soir, les dunes et la plage en journée).

Il a l’air d’un déficient mental, un débile léger, et sa démarche et surtout son regard pesant ressemblent à s’y méprendre aux bossus que l’on faisait apparaître dans les films de cape et d’épée de mon enfance. Plusieurs fois sur la plage, il est apparu avec un T-shirt “Je vote Chirac”. Certains naturistes l’ont d’ailleurs surnommé “Chirac”. D’autres lui proposent régulièrement dans les exhibes la première place sachant, et c’est réel, qu’il “tire” souvent [suivant l’expression vernaculaire consacrée]. Souvent quand nous le rencontrons, et quels que soient le lieu et les circonstances, il se touche le sexe, fixe Isabelle et dit «Ce soir, je suis chaud…» Isa ne le supporte pas (34).
Josiane lui dit «Va tirer l’hippopotame», en désignant la Bavaroise. Jean Claude demande de loin, de manière très timide. Elle ne comprend pas. Il se déplace à ses côtés…

Il est 20H50, et nous partons pour rejoindre Patrick à qui nous avons donné rendez-vous à 21 heures au Galion.

Le lendemain, sur la plage, nous apprendrons que Jean Claude a utilisé un de nos préservatifs, et qu’il a pété… L’information a fait le tour de la plage…

Aujourd’hui, en 1997, suite à la présence policière, le «sexe gratuit» a été éradiqué. Nous n’avons pas vu de telles scènes. La plage est pacifiée et les quelques pratiques sexuelles qui perdurent sont discrètes, très discrètes… Et pour ne pas dresser qu’un bilan négatif, signalons aussi que le taux d’aggressions contre les femmes a fortement diminué.
Pourtant, la sexualité collective, n’a pas variée en formes, elle s’est recentrée sur les lieux payants. Y compris d’ailleurs les nouveaux lieux ouverts pour pallier la pacification de la plage et des dunes (interdites au public).

Au moment où les rapports sont de plus en plus protégés, la prévention est toujours d’actualité.

Conclusion
Récupération, exarcerbation ou contestation du pouvoir mâle ?

Nous voilà au terme de quatre années d’ethnographie de ce phénomène qualifié d’échangisme. Volontairement, dans le rapport final, j’ai laissé un maximum de place aux descriptions et aux discours des hommes et des femmes rencontré-e-s. Est-ce au détriment de l’analyse ? Je ne le pense pas. Devant l’Autre, l’inconnu, des faits qui choquent les chercheur-e-s, il est toujours (plus) facile de se recouvrir des habits du discours, voire de produire un discours qui fasse l’économie du doute, du trouble, du flou… et de l’analyse. Personne ne pourra dire que nos analyses ne sont pas étayées par le réel, du moins le réel aperçu à travers la multitude de canaux qui irriguent la planète échangiste.
Dans cette conclusion, j’aimerais revenir sur quelques points cardinaux qui permettent d’aider à penser ce phénomène.

A travers l’ensemble de cette recherche, nous avons vu comment hommes et femmes n’ont pas le même statut, les mêmes places, les mêmes contraintes et les mêmes attentes sur l’échangisme (35). J’ai montré comment, effet conjugué des constructions différenciées du genre et de la domination masculine, l’échangisme est une forme de polygamie masculine où se sont bel et bien les hommes qui dirigent le sens et le flux des échanges de femmes. L’échangisme en soi est une pratique patriarcale qui rappelle l’appropriation collective et individuelle des femmes.

«[Les femmes] : Elles sont déjà propriété. Et lorsque l’on nous parle, à propos d’ici ou d’ailleurs, d’échanges des femmes, on nous signifie cette réalité là, car ce qui «s’échange» est déjà possédé ; les femmes sont déjà la propriété, antérieurement, de qui les échange» (36)

Bien sûr ce n’est pas l’analyse des échangistes eux-mêmes ou elles-mêmes. J’entends toujours dans ma tête résonner cette phrase d’un médecin accompagné de son épouse qui réfutait l’idée même de domination masculine et qui après avoir entendu mon argumentation me dit «En définitive, ce sont des hommes normaux…». Pour accéder à l’analyse de la domination masculine, encore faut-il pouvoir «penser» LA différence non comme un quelconque phénomène naturel, mais bel et bien comme un effet politique (au sens plein du terme) lié à des rapports sociaux.

Que les hommes soient polygames n’est nullement une révélation ; que certains (notamment les hommes qui fréquentent la planète échangiste en couple) vivent cette polygamie AVEC leur conjointe, qu’ils rejettent la traditionnelle division entre les femmes/mère/épouse et les femmes/objets de désir est une nouveauté sociologique. Et l’apparente extension de cette pratique ne peut que nous interroger. De la même manière, nous avons aussi rencontré certaines femmes, certes minoritaires, notamment les «femmes seules» qui décrivent aussi des formes de désirs polygames où elles décident de vivre des relations mutiples de manière simultanées ou successives. On peut toujours arguer que la symbolique diffusée par l’échangisme, en particulier dans les représentations érotiques et pornographiques, correspond à une symbolique mâle, où l’homme est valorisé dans ses attributs machistes, violents, son pouvoir (économique, politique) et où la femme est réduite à ses attributs physiques : objet esthétique, bijoux dans le regard des hommes et des femmes — tout ceci a été vérifié —, on ne peut pourtant réduire l’analyse de l’échangisme à une simple expression pornographique.
S’agit-il pour autant d’une forme «libérée» de sexualité ? Une remise en cause ipso facto de la domination masculine ? Avons-nous à faire à une rupture des modèles patriarcaux ? Ou au contraire, en suivant, un raisonnement parallèle à François de Singly, sommes-nous en présence d’un «habit neuf de la domination masculine” ? (37) Et dans ce cas, n’y-a- t’il pas exacerbation de cette domination?

Dans les derniers jours avant publication nous avons reçu un fax qui venait en écho de mes préoccupations. Le voilà :

Communiqué de l’AFVT (38) du 24 septembre 1997, 15 heures.
L’AFVT CONTRE LES PORNOCRATES
L’AFVT dénonce la propagande de violences à l’encontre des femmes

L’AFVT et Sylvie CROMER, ancienne présidente de l’AFVT, attaquent les Éditions Dallas, représentées par Gérard Menoud, devant le Tribunal de Grande Instance de Paris, pour représentation fautive, atteinte à la vie privée et à la dignité et demandent 700 000 F de dommages et intérêts.

Les faits : dans leur revue pornographique “Club Jody”, avril-mai 1996, les Éditions Dallas ont publié la photo de Sylvie CROMER, à l’époque de l’AFVT (association féministe de lutte contre les violences sexistes et sexuelles) avec ses nom et prénom assortis du commentaire :”Mais c’est de la provoc de parler de harcèlement quand on est belle comme ça”.
Dans ce même numéro, comme dans les précédents, les coordonnées de femmes et d’associations féministes et lesbiennes sont citées, leurs textes détournés afin de les assimiler à des clubs de rencontre à caractère pornographique;
L’AFVT dénonce son utilisation dans le support d’une “industrie” qu’elle s’emploie à combattre. En effet, le message essentiel de la pornographie (de “pornos” : prostituée, “graphos” : dessin ) est que toutes les femmes n’existent que pour l’usage sexuel des hommes.
La pornographie fait l’apologie et tente de normaliser des relations de domination et d’inégalité de pouvoir, axés sur la dégradation et l’humiliation des êtres humains. La réalité présentée par la pornographie est que les femmes jouissent d’être avilies, soumises, maltraitées et violées;
Ainsi par exemple, le revue “Club Jody” incite au viol : p.202, il est question d’une femme qui “adore baisage, enculage, gang band (viol collectif) et viol” ; à la torture : p.49, les femmes sont présentées comme de “véritables garages à bittes… supportant allègrement l’introduction d’engins monstrueux” ; aux violences sexuelles sur mineures (p.164) et à la prostitution (pp.81, 98).
Par la réduction des féministes et des lesbiennes à des objets pornographiques en les exhibant et les dénigrant, les pornographes démasquent leurs véritables objectifs : une propagande de violence à l’encontre de femmes afin de maintenir un système de domination. Les féministes qui prônent l’autonomie et la liberté sexuelles, qui dénoncent les violences sexistes et sexuelles sont alors naturellement leur première cible.
Ce procès, le premier intenté contre des pornocrates par des féministes depuis les années 1970, se déroulera le 1er octobre 1997 devant la première chambre civile, première section de TGI de Paris à 13 heures 30.

Contact : AFVT, BP 108, 75561 PARIS cedex 12
Tél. 01 45 84 24 24 – Fax 01 45 83 43 93

Ce texte vient utilement rappeler que nous ne sommes pas dans un débat sans enjeux. Certaines revues sont critiquées — à juste titre — comme productrices d’images et de messages qui assimilent toutes les femmes à des «salopes» dont l’utilité est de satisfaire les désirs des hommes. Organisant et alimentant l’imaginaire de leurs lecteurs, ce sont des cautions (et parfois mêmes des appels) au viol des femmes.

A ce titre là, l’intégration par certaines femmes rencontrées des discours sur la femme-objet, qui doit être toujours disponible, n’est pas une avancée collective des femmes, mais une trace d’un recul dans la marche vers l’égalité des sexes (et des genres). Pourrait-on alors assimiler l’échangisme, et son aéropage de lingerie fine à une forme de backlash (39) qui s’oppose à l’émancipation des femmes par l’intégration par hommes et femmes des valeurs sexuelles sexistes ? On n’aurait peut-être pas tord, mais sans doute pas raison non plus.

Le dépassement des schèmes conjugaux traditionnels, la «négociation» entre hommes et femmes sur l’entrée dans l’échangisme, l’intégration par hommes et femmes des limites et désirs des uns et des unes, la volonté d’aboutir à un érotisme conjugal qui satisfasse l’homme et la femme… marquent pour certains couples une volonté de dépasser les clivages traditionnels. Et si les femmes sont relativement unanimes pour dire qu’elles ne jouissent pas dans l’échangisme, celles, nombreuses, qui disent que grâce à la fréquentation de la planète, elles sont devenues plus affirmatives, sûres d’elles… ne peut que nous interroger.

D’un côté des violences, des contraintes physiques, symboliques, esthétiques sur les femmes, y compris pour qu’elles acceptent le cadre «non-conformiste», de l’autre un discours et certaines pratiques qui rappellent certaines utopies.
J’ai été marqué de ce que disent certains jeunes couples. A peine trois à six mois de mariage et il/elle vont allégrement flirter avec l’adultère conjoint. On pourra toujours objecter que les jeunes femmes peuvent faire valoir facilement leur capital esthétique. Que cette valorisation est un leurre car essentiellement construit dans le regard de l’autre. Plusieurs années et quelques maternités plus tard, elles apprendront à leurs dépens que certains capitaux s’érodent…

Ne pourrions nous pas faire l’hypothèse que le développement de l’échangisme correspond tout à la fois à une volonté de couples, de certains hommes et de certaines femmes à dépasser les fonctionnements traditionnels, à essayer de vivre de nouveaux modèles conjugaux, d’autres formes de concertation, de négociations, d’autres figures sexuelles y compris des formes d’homosexualité… La famille se recompose sans cesse intégrant même maintenant le Contrat d’Union Social entre personne du même genre. Les couples s’adaptent.

Certains veulent tout à la fois la sécurité affective (et sociale) de l’union et le maximum de plaisirs commun y compris dans la sexualité avec des tierces personnes. Que ce terme plaise ou non, nous sommes en présence d’une Nième tentative utopique de dépasser les modèles précédents. J’essaierai d’expliquer plus loin en quoi l’utopie plaquée sur l’échangisme est un leurre.

Et à une récupération commerciale et patriarcale de cette utopie, et/ou un leurre visant à offrir un cadre à cette utopie sans rien modifier des rapports sociaux qui organisaient les couples traditionnels. Le commerce du sexe, concurrençant (et réorganisant) la prostitution traditionnelle, réussit à vendre l’image et l’accès des femmes qui essaient de vivre d’autres modèles érotiques. Bien évidemment ce commerce en extension, sorte de macdonaldisation de l’érotisme, attire une bonne part des clients, hommes dichotomiques traditionnels. Ces hommes sont attirés non seulement par la baisse des tarifs, mais aussi par la réactualisation des fantasmes masculins et sexistes selon lesquels toutes les femmes sont disponibles aux désirs des hommes.

En tous cas, c’est l’hypothèse à laquelle m’ont conduit mes travaux. L’échangisme se situe entre commerce du sexe et utopies.

Alors bien sûr, d’autres questions se posent.
L’échangisme peut-il se libérer du joug de la pornographie et du sexisme ? L’échangisme peut-il être un lieu où non seulement les formes des rapports hommes/femmes sont renégociées, mais où aussi les revendications d’autonomie symbolique et politique des femmes soient entendus ? Verra-t-on une culture des «nouveaux couples» intégrer des formes d’érotisme qui correspondent aux désirs des hommes et ceux des femmes ? Bref quel avenir a ce type de pratique ?
Un-e sociologue n’est jamais futurologue !
Nous l’avons vu, et je le développe dans la postface, les récriminations et les critiques des femmes sur les hommes «qui ne pensent qu’à eux», «qui vont trop vite», sur les contraintes… sont nombreuses. Nous avons rencontré des commerçants qui commencent à penser la séparation entre la pornographie et les rencontres sexuelles, qui estiment que la population rentable pourrait être à l’avenir, non pas le «cœur de cible» (les hardeurs et hardeuses), mais les autres, les couples qui de temps en temps veulent s’offrir des sexualités récréatives… Il est possible que voulant gagner en public et en respectabilité, nous voyons s’étendre et se diversifier l’offre commerciale. En ces temps de triomphe du néolibéralisme, d’extensions de la marchandisation des corps… rien n’est impossible.

Deux inconnues subsistent qui influeront l’avenir de l’échangisme
- les luttes des femmes et des hommes qui veulent vivre d’autres rapports, s’extraire du sexisme, de l’homophobie et de l’érotisme de l’habitude.
- le sida. Comment seront vécus les premiers morts qui apparaissent ? Quelles seront les stratégies conjugales pour éviter les contaminations ?
L’étude de l’échangisme, ou plus exactement des relations hétérosexuelles multipartenaire, ne fait que commencer.

Lettre ouverte aux “échangistes” et à ceux et celles que cette pratique attire (40)
Au terme de ce voyage sur la «planète échangiste», c’est à vous hommes, femmes ou couples qui fréquentez ces lieux, ou qui aimeriez fréquenter ces lieux, que j’ai envie de m’adresser. Par expérience, je sais que bien peu d’entre vous auront eu le loisir (ou la force) de lire les quelques 800 pages du rapport de recherche qui composent ce résumé de quatre ans de vie avec vous. Pourtant, l’ethnologie nous a appris les mérites de ce que nous appelons «la restitution», à savoir comment les chercheur-e-s communiquent aux personnes, aux groupes sociaux ou aux peuples les résultats des recherches effectuées avec/sur elles.

Dans ce sens, cette lettre ouverte n’est qu’un substitut incomplet, elle sera bien évidemment doublée d’articles dans vos revues, de résumés du rapport, de rencontres communes… Avant cela, ou pour préparer cela, permettez-moi d’essayer de faire le point.

Que les sociologues sont compliqué-e-s !
Je sais que beaucoup d’entre vous trouvent nos descriptions et nos analyses superflues et/ou compliquées. Superflues dans la mesure où ici ont été décrites des scènes, des ambiances, reproduits des propos, qui vous sont si familiers qu’il peut sembler inutile de les présenter. L’«alliance» avec des chercheur-e-s oblige ces dernier-e-s à essayer de comprendre, de traduire leurs idées en mots. J’avoue que j’en aurais été bien incapable sans aussi décrire, du moins mettre des mots, sur certaines situations vécues.
Alors pourquoi l’ «alliance» ? «Nous n’avons rien demandé à personne» penseront certain-e-s d’entre vous.

Et ils/elles auront en partie raison. Nous avons négocié notre présence avec seulement quelques un-e-s d’entre vous : les responsables de clubs, des revues (Swing et Loisirs 2000), les correspondant-e-s de Loisirs 2000, les dizaines de milliers de personnes rencontrées au Cap d’Agde Naturiste, les quelques adhérent-e-s de l’association Couples Contre le Sida que nous avons créée au cours de cette recherche avec Isabelle Million.
Je suis intimement persuadé que la présence de chercheur-e-s, de «recherche-action» [c’est ainsi que nous qualifions ce que nous venons de faire] correspond à une forme de crise. Ici pour vous, la crise était double : d’une part un manque total (excepté pour Paris) de prévention sida au début de notre action, et d’autre part des questions sur le développement sans précédent de la planète échangiste. Quelques un-e-s d’entre vous, et plus encore ceux et celles qui vous regardent, se pos(ai)ent des questions sur le sens. Quel sens cela prend ? Pourquoi ?
Alors en sociologues, en ethnologues, en géographes, nous avons utilisé nos «boîtes à outils» comme disait Michel Foucault, et nous avons essayé de comprendre.

Nous avons tout à la fois fréquenté vos lieux, lu vos revues, écouté et discuté avec vous.
Une soixantaine de personne a même eu droit à un entretien, enregistré, décrypté et analysé. Bref, pendant quatre années (de 1993 à 1997) nous avons, sinon vécu, du moins partagé beaucoup de temps avec vous.
Votre étonnement viendra sans doute dès que vous lirez nos tableaux (41), notamment celui qui montre que la planète échangiste est composée de 50% d’hommes seuls, de 40% de couples, de 3,5% de femmes seules, de 2% à 3% de travestis, et de divers groupes d’hommes ou de groupes mixtes.

Certain-e-s d’entre vous, notamment les couples qui ne fréquentent QUE les clubs, le soir, lorsque ces lieux leur sont réservés, vont trouver nos analyses inadaptées à LEUR réalité de l’échangisme.

Il est de même pour ceux et celles qui, devant nous, critiquent les «parties belges», entre deux couples, pour préférer les soirées trios ou le sexe sauvage, «crade»… . C’est ainsi dans bien des mondes. Chacun-e est persuadé-e que sa représentation du phénomène qu’il/elle vit, ici l’échangisme, est la bonne, que les «autres» ne sont pas VRAIMENT échangistes.

La définition de l’échangisme est floue, ou plus exactement ce qui est appelé «échangisme» recouvre des réalités très différentes, suivant les villes, les lieux, les jours de la semaine, les horaires, les supports (vidéos, photos, petites annonces, minitel…). Nous avons voulu décrire non pas l’ensemble des phénomènes, mais des situations contrastées : petites annonces et Cap d’Agde Naturiste constituent d’ailleurs chacun une partie entière du rapport, mais aussi les clubs, les soirées trios, les minitel… Pour notre part, et pour ma part comme initiateur et responsable scientifique de cette étude et rédacteur du rapport, j’ai voulu être le plus exhaustif possible. Il suffit d’ouvrir une revue pour savoir que la planète échangiste est plurielle. Vouloir se masquer ces réalités ne sert à rien.

D’autres difficultés de compréhension tiennent à nos analyses sociologiques. En scientifiques, nous sommes obligé-e-s d’aller au delà des apparences, de mettre en relation des événements qui pourtant apparaissent pour les gens comme des phénomènes disjoints. Pour ne prendre qu’un exemple, beaucoup nous expliquent que l’utilisation commerciale d’«hôtesses» déqualifie les clubs, et qu’on entre dans un autre registre : celui de la prostitution. Et les mêmes acceptent pourtant ces soirées où l’entrée des femmes, ou des couples (dans certaines soirées trios à Lyon) sont gratuites…

Alors que les «hommes seuls» (auxquels nous consacrons un sous-chapitre) paient de 400 à 1000F (suivant les lieux). Pourtant, dans les deux cas, il s’agit de l’utilisation commerciale (on peut dire l’exploitation) du capital esthétique et sexuel des femmes. En cela, mais aussi parce que la pratique de l’échangisme coûte cher, très cher, nous sommes dans ce qu’il faut bien appelé un segment du commerce du sexe.
Qu’avons-découvert ?
Plusieurs constats ne vous étonneront pas. L’échangisme est une pratique inégalement répartie : plus présente dans la région parisienne, le couloir rhodanien (l’axe Lyon, Marseille), le Sud de la France (Sud Est et Sud Ouest). Mais vous êtes souvent prêt-e-s à parcourir des centaines de kilomètres pour satisfaire vos désirs. En ce sens l’échangisme se moque des limites administratives : c’est un espace circulatoire.

De même, le fait que le public échangiste soit très divers n’est pas — en soi — une révélation. On devrait d’ailleurs parler de publics au pluriel. En fonction des lieux, des horaires, des zones géographiques, des saisons, se superposent différents publics qui, chacun à leur tour, et parfois ensemble, utilisent lieux et établissements dans leurs quêtes érotiques.

De la même manière, quoique la systématisation des propos, l’exposé de leur contenu, apportent une meilleure compréhension des routines qui organisent l’entrée dans l’échangisme, peu d’entre-vous s’étonneront que les pratiques non-conformistes soient la plupart du temps proposées par les hommes à leur compagne ou amies. Cette forme de polygamie est d’abord un fantasme masculin que les hommes essaient de négocier avec les femmes de leur entourage. Et de nombreuses femmes accèdent et/ou cèdent aux demandes maritales : par devoir conjugal, pour rester ensemble, pour faire plaisir…. mais aussi pour «vivre ensemble» ces autres désirs. Et certaines n’affichent quelques années après, aucun regret. Elles nous ont expliqué les satisfactions rencontrées que l’on peut qualifier de bénéfices secondaires (sexuels ou non).

Là où vous serez plus étonné-e-s c’est lorsque vous découvrirez que la plupart des femmes disent ne pas jouir dans les rencontres éphémères. Vous découvrirez aussi comment les récriminations de quelques compagnes sur les agressions, les violences, sont largement partagées par la plupart des femmes et minorées par les hommes. Derrière le cadre idyllique que dressent certains hommes pour convaincre leur amie, se cache aussi un cadre souvent très oppressif pour les femmes. L’ensemble des personnes, hommes et femmes, qui ont collaboré à cette étude en ont été étonné-e-s.

Mais quelles qu’en soient les analyses, l’ampleur du développement en France de ces pratiques nous a aussi surpris et je ne pense pas que l’on puisse réduire l’échangisme à ce seul cadre oppressif. Je vous laisse découvrir comment beaucoup de personnes y cherchent, aussi, du lien social, une affirmation d’un «moi sexuel» du couple qui dépasse le cadre traditionnel.

Comme je l’indique en conclusion, pour nous, l’échangisme se situe entre commerce du sexe et utopies.

L’immersion en terrain échangiste
J’aimerais aussi — et surtout — revenir ce que nous qualifions de «méthode» et qui, pour vous, signifie : vie sur la planète, jeux, rencontres… mais aussi, malheureusement parfois, contraintes, obligations de (se) dissimuler.

La fréquentation à haute dose de votre univers est troublante ; c’est sans doute d’ailleurs ce qui en explique pour partie son succès actuel. Pour ma part cette étude m’a perturbé, interpellé, assailli de questions. Celles-ci se sont d’ailleurs étendues à mes proches, mes très proches, les personnes que j’aime avec qui je partage une partie de ma vie quotidienne. «Apprendre en allant voir les Autres» enseigne-t-on sur les bancs de la Faculté. Et c’est un fait que toute expérience d’ethnologue est déstabilisante.

Homme et chercheur
C’est en tant qu’homme et chercheur que j’ai été le plus surpris. Permettez-moi de développer un peu cette idée.
J’appartiens à ces quelques hommes qui, depuis, une vingtaine d’années ont essayé de «changer la vie», et notamment les rapports avec les femmes. Suite aux remises en cause féministes, je suis persuadé qu’il faut maintenant avancer vers un nouveau contrat hommes/femmes, nouer des liens qui excluent la violence et qui essaient de définir des collaborations positives où des individus (hommes ou femmes) puissent réapprendre à vivre ensemble. Ces dernières années nous avons vu des femmes passer par différents stades successifs dans leur contestation du pouvoir mâle : la colère face à des actes inacceptables et des phases d’analyse, de déconstruction, de la domination masculine. Il s’est agit pour elles, et pour les quelques hommes qui étaient en accord avec elles, d’essayer de comprendre les effets oppressifs du système patriarcal et viriarcal. Dans ces analyses, en vrac, la famille, le couple, l’imposition de fidélité aux femmes (et pas aux hommes), la normativité de l’hétérosexualité ont été critiqué-e-s.

Quand j’ai découvert l’échangisme, j’avais en tête les textes de Wilhem Reich, les images des expériences communautaires, les souvenirs d’essais de sexualité qui tentent de dépasser le «deux» et l’union conjugale enfermante et — je le crois — stérilisante..

Bien sûr, très vite, dans les clubs et les saunas, on voit aussi les images pornographiques, les découpages de corps dans les journaux de petites annonces. La pornographie, telle qu’elle est pratiquée ici m’a toujours semblé être une pauvre mise en scène de la domination des femmes, voire parfois aussi des appels au viol, sous prétexte que «toutes les femmes aiment ça…». Je vous laisse lire mon ouvrage sur les violeurs qui montre comment certains de ces hommes utilisent cet argument pour justifier et légitimer ces formes d’oppressions criminelles. Vous l’aurez compris, la porno ne m’attire pas. Je pense même qu’elle agit comme un réducteur de plaisirs (pour les femmes et pour les hommes) nous imprimant mentalement des formes stéréotypées de sexualités.

Soucieux de dépasser les apparences, d’aller chercher la substantifique moelle de l’échangisme, et dans un esprit résolument positif, j’ai donc essayé de dépasser cette première répulsion. Et pour rester au plus près des interviews, j’ai résisté à la tentation de conclure (trop) hâtivement. Sans doute aussi, que j’étais sous le charme de l’illusion échangiste comme forme possible de libération.

Ma question centrale était de savoir si dans les pratiques échangistes, ne se trouvaient pas des germes d’un nouveau type de relations, plus progressistes, entre hommes et femmes. Question que je retrouvais d’ailleurs quand je discutais avec certains couples.

Vous êtes nombreux et nombreuses à afficher le sentiment d’appartenir à une élite libérée des pudibonderies et des questions qui agitent beaucoup de gens sur la fidélité. Et ce n’est pas un hasard si «libertin-e», «libertinage» ont des racines communes avec «Liberté», «libertaires»… Et, pour moi à l’époque, l’attraction produite par l’échangisme (attraction visible par la multiplication des articles de presse, visible aussi dans les regards de certaines personnes à qui je parlais de notre «terrain de recherche») était peut-être le signe que là, sur cette planète, se jouait quelque chose où le social essayait de dépasser des contradictions antérieures. Face à la montée du divorce, des difficultés à «gérer» les infidélités conjugales, vous étiez peut-être en train de trouver des formes innovantes.

Ceci est facilité comme homme.
Nous n’avons jamais cherché, je n’ai jamais cherché, à nous faire passer pour des échangistes. Nos modes de vie, nos choix personnels sont différents. Mais… Pour un homme, la fréquentation de la planète échangiste laisse l’impression, impression construite de toutes pièces par l’idéologie dite libertine, qu’il peut disposer à volonté des femmes présentes sur la planète. Quant aux femmes — du moins celles qui arrivent à dépasser les premiers dégoûts produits par les images pornographiques, l’insistance de certains hommes, etc. — elle peuvent rêver qu’elles sont désirables pour elles-mêmes, qu’elles vont entretenir des relations nouvelles. En tous cas, c’est ce que disent certaines d’entre-elles.
Et au cours de ces quatre années, nous avons rencontré beaucoup de couples, jeunes ou moins jeunes, qui essaient d’utiliser l’échangisme dans une perspective novatrice. C’est en cela que je parle d’utopies dans ma conclusion.

Quatre ans après, le bilan, mon bilan, est plus «mitigé» (pour rester dans une formulation optimiste).
L’échangisme est une création commerciale où la violence symbolique et parfois physique contre les femmes est indissociablement liée aux type de pratiques et à son cadre. Quand bien même un couple essayerait de vivre «autre chose» sur la planète, il est immédiatement confronté à la place réservée aux femmes qui se doivent d’être souriantes et disponibles aux hommes présents. Nous sommes en présence d’une mise à disposition collective des femmes par les hommes. Autrement dit, nous sommes loin de l’utopie… Et dans les faits, les couples qui viennent chercher des relations alternatives s’en retournent bien vite ailleurs.

On peut aimer la sexualité sous toutes ses formes, même les plus inhabituelles, sans vouloir pour autant supporter l’ensemble des contraintes mises en scène sur la planète. Ce discours critique n’est malheureusement pas le fait d’une personne isolée, il est général.

Non seulement il a été développé par l’ensemble de mes collaboratrices, mais il est aussi développé par de nombreuses femmes qui fréquentent la planète. Bien sûr, au début, dans l’émerveillement et la fascination que peuvent provoquer ce monde étrange, beaucoup de discours féminins semblent marquer un enthousiasme. Volontairement positif, j’en ai reproduit de nombreux extraits. Mais le temps aidant, la désillusion grandit. Beaucoup d’hommes ont ainsi été obligé de «s’accoupler» avec une autre femme que leur compagne légitime pour continuer à fréquenter la planète échangiste.

L’utopie d’une société libre, équitable, égalitaire… (ce pour quoi je me bats depuis longtemps) ne traverse pas l’échangisme. Tel que nous l’avons aperçu l’échangisme est la réification des formes ancestrales d’oppression des femmes et d’aliénation des hommes. Pire, le «non-conformisme» permet de mettre sur le marché commercial des corps de femmes qui n’auraient jamais été accessibles comme prostituées.

L’aliénation des hommes
C’est un de mes grands «dada». Je suis intimement persuadé que l’oppression des femmes ouvre une aliénation chez les hommes. Je suis opposé à l’oppression des femmes par éthique, par valeur humaniste ; mais aussi de manière très égoïste, par souci hédoniste de dépasser les «prisons du genre» comme disent Hurtig et Pichevin42
Que se passe t-il pour les hommes dans l’échangisme ?
Il y a d’abord les hommes seuls. Eux, se placent dans une telle situation qu’ils sont obligés de dissocier leurs images érotiques de leurs vie quotidienne réelle. Leur imaginaire social et érotico-social est dichotomique. Leur excitation n’est pas dans le corps à corps avec leur(s) proche(s), mais dans l’utilisation d’images exogènes, souvent produites par la pornographie.

Que se passe t-il pour les hommes dans l’échangisme ?
Il y d’abord les hommes seuls. Eux, se placent dans une telle situation qu’ils sont obligés de dissocier leurs images érotiques de leurs vie quotidienne réelle. Leur imaginaire social et érotico-social est dichotomique. Leur excitation n’est pas dans le corps à corps avec leur(s) proche(s), mais dans l’utilisation d’images exogènes, souvent produites par la pornographie.

Faire l’amour avec sa femme et penser à une femme de papier glacé ou à une image vidéo n’est pas le plus court chemin pour vivre sa sexualité de manière confortable. Le rapport de recherche évoque d’ailleurs de nombreux cas où les hommes deviennent «accrocs» à ces images et à la pornographie.

Eux, ne peuvent même plus entretenir des corps à corps non tarifés. Parce que ces images sont, d’une manière ou d’une autre, toujours payantes et payées. Les hommes seuls sont des figures de «clients».
Mais bien évidemment, quand on questionne l’utopie, on laisse en général de côté ces hommes. Ils représentent 50% des effectifs sur la planète, mais comme personne n’a pour l’instant tenu de comptage précis, les hommes seuls s’effacent au profit de discours sur la liberté, le libre choix…
Et bien parlons-en de cette liberté, de ces choix.

Peut-on fréquenter la planète échangiste en s’extrayant des images pornographiques ? C’est une question que je me suis posée. Simple, direz vous il suffit de ne pas regarder les écrans vidéos. Et bien, la réalité dépasse cette évidence. Toutes les photos (ou quasi) qui accompagnent les petites annonces, les tenues des femmes dans les lieux fermés, les défilés au Cap d’Agde sont sans cesse des rappels incessants à l’imaginaire pornographique qui contraint les hommes à découper les corps des femmes en bouts érotisables. Prendre du plaisir dans les clubs, rencontrer d’autres personnes oblige les hommes, quels qu’ils soient, à entrer de près ou de loin dans les schémas pornographiques.

Mais ce n’est pas tout. L’érotisme échangiste du «toujours plus» et «toujours nouveau» impose un modèle qui dissocie sentimentalité et sexualité et qui, en dernière analyse, s’oppose à des constructions érotiques communes. Ou pour le dire autrement, la consommation récréative, vécue sur la planète échangiste, loin de contribuer à créer du lien social (ce que recherchent de nombreuses personnes) isole les individus les un-e-s par rapport aux autres.
Entre l’érotisme construit pour les hommes et celui construit pour les femmes que nous avons décrit à partir les travaux d’Albéroni, je ne sais pas si j’ai envie de choisir. Ils représentent deux formes pensables de sexualité parmi d’autres qui restent peut-être à imaginer. Mais l’échangisme, au lieu d’ouvrir des choix, à tendance à les restreindre dans une modélisation qui cantonne hommes et femmes à adopter les figures de la pornographie. Pour moi, c’est une critique majeure.

Il reste à penser, ensemble, entre hommes et femmes, ce que pourrait être la liberté sexuelle… Cela passe aussi par la critique des leurres que créent le commerce du sexe, notamment dans l’échangisme.

Notes

(1) Les “back-rooms” sont des pièces sombres situées dans les bars, les saunas et autres lieux semi-publics, où les hommes, entre-eux (les femmes y sont interdites) se livrent à des jeux sexuels à deux ou à plusieurs, y compris avec des pénétrations multiples et variées.

(2) Welzer-Lang Daniel, Dutey Pierre Jean, Rites de rencontres des gais au temps du sida, sociologie des établissements gais, CREA, Université Lyon 2, Agence Française de Lutte contre le Sida (AFLS), 1994.
- Fiche technique de l’étude française :
Cette recherche est, bien évidemment, le fruit d’un travail d’Equipe. Elle a été réalisée grâce à l’aide d’Isabelle Million, chargée d’étude à l’association Les Traboules (Lyon/Toulouse), qui m’a rejoint assez vite. D’autres collaborateurs et collaboratrices de terrain nous ont aidé : Annie Barquero, Jean-Marc Beylot, Valérie Bourdin, Isabelle Bousquet, Thierry Campanati, Dominique Cerbai, Valérie Chemarin, Natacha Chetcuti, Sandrine Durand, Philippe Grosjean, Béatrice Karotki, Patrick Ladent, Jean Lahoussine, Rosa Mallimo, Peggy Morater, Jean-Luc Raby, Laurent Raigneau, Valentina Rettore, Nathalie Ramond, Nathalie Serein, Nicolas Soleres, Sylvie Tomolillo, Fabienne Vidal. L’analyse des entretiens a été réalisé par Sylvie Tomolillo. L’étude lexicographique et qualitative des petites annonces à été conduite par Jacques Laris (analyse de Swing n° 24) assisté de Céline Peyraud, Yura Petrova (logiciel Lexico), Claire Parichon (lettres de réponses). Ont également collaborés à la synthèse du Cap d’Agde 1996 : Jean Marc Beylot, Valérie Bourdin, Rosa Mallimo. La collaboration médicale a été assuré par le Dr Christine Fernandez, l’assistance à la réalisation des rapports par Nathalie Gomez, Viviane Liberatore, et le secrétariat technique par Brigitte Dumoulin, Marie-Anne Corbin, Marylin Delphin et Karima Hassaine.

(3) Welzer-Lang Daniel, Dutey Pierre, Pelege de Bourges Patrick, Orientations, catégories et homosexualités : questions sur le sens, in Pollak M., Mendes-Leite R., Van Dem Borghe J. : Homosexualité et Sida, Cahiers Gai Kitsch Camp, 1991, pp. 52-59.

(4) Le rapport explique comment ces premières informations ont été quelque peu relativisées par la suite y compris pour 1993.

* Successivement nous avons obtenu des fonds de l »A.F.L.S. (Agence Française de Lutte contre le Sida) ; la DGS (Direction Générale de la Santé/Division Sida) ; l’ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) et le programme communautaire de prévention du sida et de certaines autres maladies transmissibles de la Communauté Européenne (DG V) . Un grand merci à Annie Roucolle, Christine Ortsmans, Michèle Arnaudies, Bernard Le Goff , Jader Cane qui toutes, tous, tour à tour, ont accepté de soutenir notre recherche-action.

(5) Martin Claude, Les Recherches Actions – sociales, Miroir aux alouettes ou stratégies de qualification, Mire, Paris, La Documentation française, ns.

(6) Valensin G, Pratique des amours de groupe, Paris, La table ronde, 1973.
Bien évidemment, y répondre veut dire enquêter, et aller “voir” sur le terrain.

(7) Lebart L., Salem A., Statistique textuelle , Paris, Dunod, 1994.

(8) On pardonnera — j’espère — qu’un universitaire utilise des termes vernaculaires qui appartiennent à un référentiel vulgaire, éminemment sexiste, plus masculin que féminin, et parfois aussi pornographique. Seul le désir de transmettre au plus près la parole des personnes concernées nous a fait opter pour un tel langage qui est, et oui !, bien loin des manuels scolaires.

(9) Alberoni Francesco, Le Choc amoureux , Paris, Ramsay, 1981 (1ère ed. 1979).
Alberoni Francesco, L’Amitié , Paris, Pocket, 1985 (1ère ed. 1984).
Alberoni Francesco, L’Erotisme , Paris, Ramsay, 1987 (1ère ed. 1986).

(10) Mendès-Leite Rommel, Bisexualité, le dernier tabou, Paris, Calman Levy, 1996 ; Hennig Jean-Luc, Bi de la bisexualité, Paris, Gallimard, 1986.

(11) J’avoue avoir eu quelques difficultés à classer certaines violences de symboliques. Témoin, cette femme, qui arrive avec son mari dans un hôtel échangiste. Il/elle saluent tout le monde, et le mari s’adressant à sa compagne, d’une voix assurée et forte pour que tout le monde entende dit : «Chérie, J’espère que tu seras moins coincée que l’année dernière».

(12) Guillaumin Colette, Pratiques de pouvoir et idée de nature : 1 : L’appropriation des femmes; 2 : le discours de la nature in Questions féministes n°2 et 3, février et mai 1978, pp. 3.30 ; 5.30

(13) Alberoni Francesco, L’Erotisme, Ramsay, 1987, p. 94.

(14) Nous traitons de la question des liens entre non-conformisme et pédophilie dans le rapport de recherche. Que l’on sache simplement que ces fantasmes, manifestement présents dans quelques revues naturistes qui étaient diffusées librement en kiosques, ont été peu rencontrés. Je serais tenté de dire que la pédophilie réelle semble limitée sur la planète échangiste. Mais, les affaires récentes, le secret sur ces questions— et plus encore leur réalisation — incitent bien évidemment à la prudence.

(15) Desjours C. (dir), Plaisirs et souffrance dans le travail, Paris, AOCIP, 1988.

(16) Tabet Paola, “Du don au tarif”, Les temps modernes , n°490, Mai 1987.

(17) Le rapport Spira dit que 3,3% des hommes (tous groupes d’âges d’hommes majeurs confondus) ont eu recours à la prostitution au cours des cinq dernières années. On peut légitiment penser une sous-évaluation, mais les études ethnographiques, notamment les miennes, confirment cette tendance. Au cours du l’étude Simon (1972) un tiers des hommes expliquaient le recours à la sexualité tarifée.
Spira Alfred, Bajos Nathalie et alii Les comportements sexuels en France, Paris, La documentation française, 1993, p.141.
18Le rapport Spira estime qu’en moyenne 6,5 % des hommes ont eu leur premier rapport sexuel avec une prostituée. Importante il y a quelques temps, l’initiation masculine par la prostitution a quasi disparue aujourd’hui. Ibidem, p. 123.

(19) Il s’agit de deux bus de santé communautaire en milieu prostitutionnel. Lors de nos repérages des différents clubs de France, relativement souvent ce sont des prostituées contactées par ami-e-s interposé-e-s qui nous ont donné nos premières informations sur les clubs non-conformistes.

(20) Ce qu’on observe — heureusement — dans bien d’autres sphères du social, y compris souvent, avec des formes moins oppressives.

(21) Ce que nous avions déjà aperçu dans la prostitution où nous parlions des femmes comme “mémoire sanitaire”.

(22) D’autres revues qui s’adressent aux couples ont refusé purement et simplement de «parler de la mort» pour reprendre l’expression d’un directeur de publication. Le même, deux années après, m’a demandé de signer des papiers dans son journal. Il reconnaissait qu’il n’arrivait pas à joindre les couples. Sans commentaire.
Dans un premier temps, nous avons surtout travaillé avec les revues lues et utilisées par les couples que nous avons rencontrés. Bien sûr, l’échangisme devenant un marché porteur, d’autres revues existent et voient régulièrement le jour. Certaines ont d’ailleurs commencé à collaborer avec Couples Contre le Sida.

(23) J’ai écrit ces notes durant l’été 95. Depuis certaines configurations commerçiales ont changé.

(24) Depuis le début du mois on nous a prévenu : «Quand les italiens sont là… C’est 100 fois plus hard…». Quelques jours plus tard, un autre groupe d’italien-ne-s fera des exhibitions S-M sur la plage : «C’était vraiment du grand spectacle : des fouets, des cordes, des chaînes… Cela fait des frissons partout» [J.L. 44 ans, copropriétaire à Héliopolis] ; «Les italiens ont fait des exhibes sur une terrasse, en plein public, devant le Cléopâtre. Quand même, devant les familles, ils exagèrent… Ils sont trop… Personne n’est intervenu, pourtant cela a duré plus d’une heure…Même la police n’a rien dit». [Myriam, 30 ans, commerçante]. «C’est eux les extrémistes… Eux, faut vraiment faire quelque chose…» [L. 44 ans, commerçant].

(25) Depuis 1995, et au vu de l’ambiguité de cette expression vernaculaire, elle n’est plus utilisée par l’ensemble de l’équipe.

(26) Une boîte qui accueille près de 1500 personnes en haute saison. L’Exquis est surtout réputé pour son “petit bois”, espace extérieur clos, sans lumière, où hommes et femmes se rencontrent, de toutes sortes de manières, dans le noir. L’Exquis, où se situe aussi un club privé (loi 1901) dans lequel les gens peuvent faire l’amour à deux ou à plus, annonce près de 40 à 50 000 client-e-s par été. La très grande majorité d’entre eux/elles vient du quartier naturiste.

(27) Quant aux policiers en motos qui devaient faire la chasse aux couples dans les dunes, ils se sont embourbés dès le 2 Juillet sous les quolibets des 30 à 40 voyeurs qui sont en permanence dans les dunes. Plus de nouvelles non plus de la police à cheval. De toute manière, les effets dissuasifs que devaient avoir la présence policière sont à interroger. Beaucoup de couples “softs” ont abandonné “la plage coquine” ou “les dunes” par peur d’une action policière, le message municipal (arrêté de décembre 1994) a été entendu. Par contre, la présence policière, et la possibilité d’affrontements directs avec les échangistes a galvanisé d’autres personnes, notamment des “hardeurs” et des “hardeuses” de l’Est de la France et d’Allemagne. Beaucoup nous ont rappelé l’épisode où 300 échangistes ont “viré” de la plage un commissaire de police à coup de manches de parasols, quitte pour certains racistes (un discours assez présent ici) à rajouter : «C’était une honte de voir la police nationale française se faire ridiculiser devant les étrangers». D’autres racontent ce récit mythique, mille fois reconstruit et “à peine” transformé, d’un cercle avec trois à quatre cent personnes, et au milieu, attendant de pied ferme l’intervention policière, deux couples qui jouent à la belote, ou à la pétanque… dépendant des versions.

(28) Par distinction, et malgré une chaleur étouffante (le vent ne pénètre pas dans les cuvettes que forment les dunes), nous avions pris l’habitude de nous habiller lors de nos présences dans les dunes. En dehors des exhibitions massives, les dunes se répartissent entre la population “couples” [la journée] et les homosexuels masculins qui la journée, mais aussi la nuit, s’en servent de lieux de drague. L’après-midi, lors de nos diffusions, une cinquantaine d’hommes seuls, et quelques couples, tournent et retournent à travers les petits chemins. Les codes du voyeurisme sont assez formels pour ne pas risquer d’incidents qui feraient fuir les exhibitionnistes. Ceci n’a pas empêché qu’en début de séjour, nous nous trouvions nez à nez [ou plus exactement corps à corps] avec certains de nos suiveurs.

(29) Parmi ces singles, des hommes qui viennent seuls au quartier naturiste, mais aussi des hommes qui “déposent” femmes et enfants sur la plage famille, et des hommes en couples qui se déplacent debout sur la plage pendant que leur conjointe reste sous le parasol.

(30) De lui-même, à la fin de Juillet, il nous demandera des brochures pour diffuser à ses ami-e-s.

(31) Nous venions d’enregistrer leur interview l’après-midi même.

(32) La digue est un lieu de drague diurne, situé au milieu du quartier naturiste. Malgré la présence policière (3 à 4 hommes de la police municipale qui tour à tour se placent à l’entrée ou à l’extrémité de la digue), certains couples s’y rencontrent, discutent, et vont ensuite “concrétiser” ailleurs. D’autres couples y rencontrent des hommes seuls et par le même dispositif s’éloignent ensemble. Certains soirs nous avons compté jusqu’à 40 et 50 hommes seuls et une dizaine de couples. La drague s’effectue entre 21 et 2 heures du matin avec une présence plus importante de 22 à 24 heures.

(34) A la première rencontre il lui a dit : “Oh, toi t’es belle comme une poupée”…Il n’a jamais compris en quoi cette phrase avait pu être désagréable pour ma collègue.

(35) A ce titre là, il n’est pas inutile aussi de se rappeler que le rapport de cette étude a été écrit par un homme. Certaines de mes analyses sont nuancées, voir contestées par des femmes qui ont participé de près ou de loin à cette recherche. Ainsi certaines collaboratrices, choquées par les violences perçues et subies ont beaucoup de mal à penser le phénomène échangisme comme contradictoire. Pour elles, il ne s’agit que d’une expression de pouvoir mâle sur le corps des femmes.

(36) Guillaumin Colette, Sexe, race et Pratique du pouvoir, L’idée de Nature, Paris, Côté Femmes, 1992, p.14

(37) De Singly François, «Les habits neufs de la domination masculine» in Esprit, Novembre 1993, pp 54-64.

(38) Association contre les Violences Faites aux Femmes au Travail

(39) Selon l’expression américaine. Faludi Susan, Backlash, La guerre froide contre les femmes, Paris, Des femmes, 1993.

(40) Le texte qui suit doit beaucoup aux discussions que j’ai eu tout au long de cette étude avec mon amie de cœur

(41) Les tableaux dont il est question sont tirés de l’analyse qualitative (analyse de contenu et analyse sémio-linguistique) des petites annonces. Bien sûr, les populations diffèrent selon les formes de fréquentation de la planète. Mais notre ethnographie des lieux ouverts (lieux de drague) et fermés (clubs, saunas…) ne laisse pas apparaître de différence significative.

(42) Hurtig M.C. , Pichevin M.F., La différence des Sexes, Paris, ed. Tierce, 1986.

Une réponse à “L’échangisme en France”

  1. masse dit :

    nous sommes un couple et nous recherchons une femme pour des moments privilègiés dans la règion de Digouin

Laisser un commentaire

 

LUCIE2342 |
sexynenette hummm |
grosses queues |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | SEX BLOG
| LE MAGNETISME CURATIF
| achat par le web trop cool